Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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jeudi 29 janvier 2015

Tripoli pour être honnête

Mardi 27 janvier: un attentat islamiste tue 13 personnes dans l'attaque d'un hôtel de Tripoli, en Libye. La routine... 


La routine, sauf que cette fois, l'attentat est revendiqué par l'Etat islamique ("Daech", comme on dit pour faire chic). Que vient faire le mouvement djihadiste en Afrique, en Libye, que l'on croit circonscrit entre la Syrie et l'Irak ?




1) Daech veut s'exporter: l'Etat islamique, bien que ancré dans des nations spécifiques (surtout en Irak, où il se nourrit de la rébellion sunnite contre le régime chiite de Bagdad) a compris que la clé du succès dans l'islamisme mondial était de devenir un label. Un label transnational, récupérable par tout le monde. C'est ce qui avait fait le succès d'Al-Qaïda en son temps. Daech cherche donc à devenir le centre dynamique du djihad planétaire, et à étendre ses actions.



2) La Libye est un terreau très favorable: depuis la disparition du colonel Kadahfi en octobre 2011, et la victoire (acquise grâce à l'OTAN) de la coalition de rebelles, le pays est en ruines et livré au chaos. Surnageant au milieu des clans et tribus diverses, les islamistes djihadistes apparaissent comme une des principales forces en présence. A tel point qu'ils ont réussi à créer contre eux une alliance entre anciens kadhafistes et hommes du gouvernement actuel.



Nombre de djihadistes libyens ont des liens avec le Qatar, leur parrain financier et militaire, et notamment le chef de guerre (et ancien d'Al-Qaïda) Abeldhakim Belhadj. Le Qatar est également un soutien de Daech, qui est la dernière trouvaille des pétromonarchies du Golfe pour saborder l'axe chiite pro-iranien Syrie-Irak. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de voir Daech (qui a reçu l'appui de volontaires Libyens, depuis la chute de Kadhafi) vouloir s'implanter en Libye. La ville de Derna, à l'est du pays, est déjà administrée par des milices se réclamant de l'Etat islamique. 



3) Daech regarde vers l'Algérie, la Tunisie et le Mali: la Libye devenant une zone de non-droit, Daech a une base arrière de choix pour se projeter dans le Sahel. L'espace est déjà bien fourni en mouvements islamistes : Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) entre Algérie et Mali, Soldats du Califat en Algérie (en Kabylie), et djihadistes divers en Tunisie, cachés dans les monts Chaambi.



Ces mouvements islamistes sont souvent en guerre les uns contre les autres, notamment les Soldats du Califat et AQMI. Mais, en décembre 2014, des émissaires de Daech sont parvenus à instaurer une trêve entre les deux groupes. L'étape suivante est de les convaincre de se rallier à Daech. Le prestige de l'Etat islamique pourrait leur donner une visibilité, et leur assurer un meilleur recrutement. 



Dans cette stratégie, la Tunisie est particulièrement fragile. Même si l'Etat tente de juguler les islamistes, il n'est pas aussi violent et dictatorial qu'en Algérie, et n'empêche pas qu'un vivier de djihadistes se soit constitué. La Tunisie est le 3e pays pourvoyeur de volontaires maghrébins pour l'Etat islamique (derrière... la France et la Grande-Bretagne). De nombreux prédicateurs syriens y ont fui la guerre civile, et prêchent le djihad. Le chef du commando de l'attentat de mardi était d'ailleurs un Tunisien.



Conclusion: tant que la Libye sera à feu et à sang, il y a un risque que Daech n'y implante son territoire. La solution, prise par les Etats voisins, est vers toujours plus de coopération antiterroriste. On ne remerciera jamais assez Nicolas Sarkozy pour sa clairvoyance en Libye, qui devrait le disqualifier de toute carrière politique.  



Pour la petite histoire: Daech a revendiqué l'attentat comme vengeance de la mort de Abu Anas al-Libi, cadre lybien d'Al-Qaïda impliqué dans les attaques contre les ambassades américaines du Kenya et de Tanzanie, en 1998. Il est mort en captivité à New York, le 2 janvier dernier. Simple prétexte, signe d'une alliance entre Daech et ce qui reste d'Al-Qaïda, ou, plus probable, volonté de Daech d' "assumer" le monopole du terrorisme islamiste ? 

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