Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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jeudi 26 février 2015

Les Pieds Nickelés et les Tartuffes


Il est assez futile de s'acharner et de s'exciter autour de la récente visite de quatre parlementaires français, connus pour leur indépendance jalouse (le député UMP Jacques Myard étant le prototype du franc-tireur), auprès de Bachar al-Assad. 


On se contentera de faire quelques observations, à tête reposée. 

 - Qui peut être assez naïf pour penser que les parlementaires français se soient rendus en Syrie sans l'assentiment officieux des services de renseignements, et donc de l'Elysée ? Se payer la tête des Pied Nickelés de Damas publiquement, mais les approuver, voire les mandater, en sous-main, cela n'a rien d'étonnant en diplomatie.

 - L'épisode rappelle un peu les manœuvres de Didier Julia, député UMP à l'époque des otages français détenus en Irak en 2004-2005. Notre homme, qui avait lié des contacts avec le régime de Saddam Hussein, se faisait fort de pouvoir prendre langue avec les anciens baasistes ayant rallié la rébellion irakienne. Officiellement, Didier Julia fut blâmé par le gouvernement pour ses barbouzeries. En réalité, son aide (quoique plus modeste qu'il ne s'en ventait) fut appréciée. 

 - Sur le plan symbolique, leur visite était réjouissante pour le régime syrien, qui savourait ses images brisant son isolement. Plus profondément, les réactions contrastées de la classe politique française (Fillon les approuvant, y compris même le très politiquement correct Lagarde, de l'UDI) prouvent que le regard sur le "diable" Bachar a changé.  Il est désormais acquis que le dictateur de Damas est un moindre mal, sinon un rempart face à l'Etat islamique.

 - Est-ce le début d'une inflexion diplomatique en faveur du régime syrien ? Jusqu'à présent, les Occidentaux, Israël, les monarchies du Golfe et la Turquie n'ont pourtant pas abandonné leur position pour un renversement d'Al-Assad. 

- Bachar al-Assad peut savourer, pour le moment, le retournement des médias occidentaux, passés de l'hystérie pro-rebelles en 2011 (vous comprenez, c'est qu'une nouvelle guerre d'Espagne contre le fascisme se déroulait en Syrie), reprenant pieusement les éléments de langage américains ("Bachar tue son propre peuple": cette expression toute faite - quel dictateur n'a pas déjà commis ce crime ? - a fait le tour du monde) à une attitude beaucoup plus mesurée aujourd'hui. Une hystérie qui a considérablement aidé la propagande djihadiste. 

 - Mais le régime syrien est-il pour autant un "bon cheval" sur qui parier ? Al-Assad et ses sbires ont volontairement fait libérer nombre d'islamistes de leurs geôles, dès 2011, pour favoriser l'avènement du futur Etat islamique, et diviser la rébellion syrienne. Il s'est désengagé de la moitié de son territoire, pour se replier sur les zones stratégiques. Le régime tient grâce au soutien de l'Iran et du Hezbollah libanais, unis pour repousser, à travers la rébellion, la manœuvre sunnite (turque et saoudienne) pour briser l'arc chiite que constituent Liban, Syrie, Irak et Iran. En Syrie, sa base de soutien est réelle mais étroite: les alaouites, les chrétiens, les Kurdes (qui ont toutefois leur propre agenda), le gros million de fonctionnaires servant l'Etat et la bourgeoisie sunnite de Damas. Suffisant pour survivre, pas assez pour l'emporter, à ce stade. La solution, disent les Russes, est de réconcilier l'aile modérée de la rébellion avec le régime.

- A noter que les services secrets syriens, les sanguinaires Moukhabarat, se font un malin plaisir depuis le début du conflit, en dépit de la rupture des liens avec Paris, d'abreuver en notes les Français, les prévenant consciencieusement dès qu'un ressortissant de l'Hexagone rallie le Djihad en Syrie. Histoire de dire: vous voyez que nous vous sommes toujours utiles. Qu'attendez-vous pour reprendre notre coopération contre l'islamisme ?

Il est vrai que, jusqu'en 2011, Nicolas Sarkozy et Claude Guéant trouvaient commodes que les Syriens interceptent et arrêtent, voire torturent, les candidats français au Djihad en partance pour l'Irak...

mardi 24 février 2015

Qui connaît les Assyriens ?

La nouvelle vient de tomber: 90 chrétiens ont été enlevés par l'Etat islamique dans le nord-est de la Syrie. Le rapt serait le fait de Abou Omar al-Chichani (Abou Omar le Tchétchène), chef djihadiste d'origine géorgienne, qui fit la guerre aux Russes en Tchétchénie avant de passer en Syrie. 

Après l'assassinat de 21 coptes par Daech en Libye, on peut craindre le pire, même si, en Syrie, des enlèvements de chrétiens ont déjà eu lieu, et qu'il s'agissait de prises d'otages en vue d'échange de prisonniers.

Ces chrétiens habitaient des villages tenus par le Syriac Military Council, une milice chrétienne assyrienne, qui combat depuis le début de la guerre civile en Syrie contre le régime d'Assad, et contre l'Etat islamique. Cette milice lutte notamment aux côtés des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD), un mouvement socialiste kurde, devenu célèbre à la bataille de Kobané. Une alliance paradoxale, quand on connaît l'histoire tourmentée de cette minorité chrétienne, longtemps persécutée par les Kurdes.

Les Assyriens (ou "Assyro-chaldéens") sont des chrétiens qui se retrouvent par leur utilisation du dialecte néo-araméen, dérivé de l'araméen. Cette spécificité culturelle les distinguent des Arabes, et ils se défendent de l'être, se rattachant plutôt à l'ancienne civilisation babylonienne.  Ils sont catholiques (Eglise chaldéenne, Eglise syriaque catholique), ou orthodoxes (Eglise syriaque orthodoxe), avec une minorité protestante. A noter que l'Eglise assyrienne "historique", réputée avoir été fondée par l'Apôtre Thomas, porte le beau nom d'Eglise de l'Est, ou Eglise de l'Orient, plus connue sous le nom de l'Église apostolique assyrienne de l'Orient. Conséquence des exils et des aléas de la communauté assyrienne, le patriarche de cette Eglise autocéphale, Dinkha IV, réside dans la banlieue de Chicago...

Jusqu'à la Première guerre mondiale, les Assyriens vivaient sur un territoire qui regroupe actuellement la Turquie de l'est, l'Irak, la Syrie, l'Iran, la Géorgie et l'Arménie. Massacrés en 1915 par les Turcs, aux côtés des Arméniens, parce que chrétiens, les Assyriens cherchent la protection des Français et des Britanniques, qui leur promettent une autonomie après la victoire. Londres s'avance même, en promettant un Etat assyrien. Mais après la destruction de l'Empire ottoman par le Traité de Lausanne en 1923, les Assyriens se retrouvent répartis entre la Syrie (sous mandat français) et l'Irak (sous mandat britannique). Quant aux Assyriens de Turquie, les survivants du génocide s'exilent dans le Caucase ou en Iran. 

En Irak, les Assyriens servent d'auxiliaires aux Britanniques dans leur emprise coloniale, puis ces derniers les lâchent brutalement. Confrontés à l'hostilité des Kurdes, qui participèrent au génocide de 1915 avec les Turcs, et qui vivent sur le même territoire qu'eux, les Assyriens d'Irak tentent de se réfugier en Syrie. Rejetés par les Français, ils sont arrêtés et décimés par les troupes irakiennes, dirigées par des officiers kurdes, lors des combats de Semmel, en 1933. Une importante communauté parvient néanmoins à se maintenir, à Bagdad, et dans la région de Mossoul. Tolérée sous Saddam Hussein, elle subit depuis 2003 de nouvelles persécutions, et nombre de ses membres s'enfuient en Occident (en France, ils se fixent à Sarcelles). L'exil des chrétiens de Mossoul, à l'été 2014, est le dernier coup porté contre cette communauté.

En Syrie, les Assyriens ont subi l'arabisation forcée du régime d'Assad. Ceux qui vivent dans le nord-est, loin de Damas, ne se sentent pas donc redevables envers lui. En 2011, quand la guerre civile éclate, ils se constituent en milice, avec le Syriac Military Council, et tiennent la difficile ligne de crête de combattre à la fois le régime, et à la fois les djihadistes. En revanche, les Assyriens présents à Damas et dans l'ouest, contrôlés par le régime, sont loyaux et plus favorables envers lui. Le régime d'Assad, incapable de contrôler le nord-est syrien, a abandonné le terrain aux Kurdes et à leurs supplétifs assyriens, qui se retrouvent seuls face à l'Etat islamique. Appelant à l'aide la diaspora, les Assyriens ont sollicité l'appui d'émigrés et de volontaires étrangers (dont des "cow-boys" américains, repérés par les médias français). En Irak, une autre milice a été constituée sur un petit territoire assyrien, mais c'est une exception au sein des chrétiens locaux.

Parmi les chrétiens persécutés en Irak, la démoralisation et l'humiliation dominent. Pour certains, constituer des milices, en vue de reprendre les villages conquis par l'Etat islamique serait un moyen de retrouver leur fierté. Pour d'autres, ce serait courir le risque d'être de la chair à canon, manipulée par les belligérants. Le patriarche chaldéen Louis Sako, de Bagdad, n'y est pas favorable: "cette forme de sectarisme ferait de nous des cibles bien identifiées et faciles à décimer". 

lundi 23 février 2015

Daech, de Bagdad à New York

Votre serviteur a appris deux anecdotes ce week-end au sujet de l'Etat islamique, qui, bien que peu connues, sont significatives. 

  • Saddam Hussein vengé

Lors de l'offensive de l'Etat islamique en Irak en juin 2014, qui vit la conquête de Mossoul et du territoire arabe sunnite, un assassinat ciblé passa complètement inaperçu dans les médias occidentaux. Le 16 juin, Rauf Rashid Abd al-Rahman, juge irakien, fut enlevé à Bagdad par des militants de l'Etat islamique, et tué deux jours plus tard. Ce magistrat n'était pas n'importe qui: il avait jugé et condamné à mort Saddam Hussein, en 2006. 

La rapidité de cet assassinat laisse à penser que l'Etat islamique, du moins, à l'été 2014, était largement noyauté en Irak par les baasistes et les anciens fidèles de Saddam Hussein, résolus à venger leur maître. La situation semble aujourd'hui moins simple: les unités militaires de l'Etat islamique en Irak sont encore principalement encadrées par des anciens officiers baasistes, certains convertis au salafisme, mais le Parti Baas clandestin, piloté par Ezzat Ibrahim -al-Douri, a été sommé par les djihadistes de se rallier à l'idéologie du groupe. Devant le refus des baasistes, des affrontements ont eu lieu entre les deux groupes. D'après des sources informées, les frappes de la coalition contre l'Etat islamique ont par la suite ressoudé l'alliance de l'été 2014. 


Selon le dirigeant du courant salafiste dans le sud de la Jordanie, cheikh Mohammed al-Chalabi, interrogé début février sur Al Jazeera, Ezzat Ibrahim al-Douri serait devenu un des membres éminents du Majlis Achoura, organe qui sert de Parlement interne à l'Etat islamique. L'imam salafiste estime que c'est lui, et son état-major baasiste, qui sont responsables du meurtre par les flammes du pilote jordanien capturé par Daech, et non les dirigeants de l’Etat islamique, "qui sont sur la voie du prophète". Info ou intox, difficile à établir. Ce qui reste certain, c'est que les baasistes continuent de jouer un rôle au sein de Daech. Reste à savoir leur influence exacte. 

Le juge assassiné, Rauf Rashid Abd al-Rahman avait remplacé le précédent magistrat chargé de juger Saddam Hussein en janvier 2006, Rizgar Mohammed Amin, jugé trop complaisant envers l'accusé. A noter que les deux juges choisis par les Américains et le régime de Bagdad étaient Kurdes, donc peu disposés à la clémence envers l'ancien dictateur. Abd al-Rahman était même originaire de la ville de Halabja, qui avait été bombardée au gaz chimique par les troupes de Saddam Hussein en 1988. 

La condamnation à mort de Saddam Hussein et son exécution par pendaison, en décembre 2006, eurent des effets désastreux. Lors du procès, l'ancien dictateur se drapa dans le nationalisme arabe et l'islam, accusant les Américains et les Israéliens d'avoir divisé l'Irak. Sa mise à mort, filmée sur un téléphone portable et largement diffusée par le régime irakien, fut menée par des miliciens chiites, avides de vengeance envers un dictateur qui avait fait assassiner en 1999 le grand ayatollah Mohammed Mohammad Sadeq al-Sadr, père de Moqtada al-Sadr, figure du clergé chiite irakien. L'ancien dictateur mourut courageusement, en récitant des prières et en accusant ses bourreaux de lâches. Son exécution le 30 décembre 2006, jour de l'Aïd el-Adha, fête où l'on sacrifie un mouton, était une provocation délibérée de la part du pouvoir chiite de Bagdad envers l'ensemble des sunnites, qui soutenaient son régime. Si Saddam Hussein n'était pas encore devenu un martyr des Américains et des chiites pour les sunnites irakiens, il le devint après ce procès bâclé et téléguidé par les vainqueurs. 

Dans le monde arabe sunnite, bien que les opinions publiques ne sont pas dupes envers les dictateurs, Saddam Hussein tend à être considéré comme une victime des Américains et des chiites, surtout en Palestine (où l'on se souvient du soutien financier irakien apporté aux activistes palestiniens). 

On peut donc penser que, au-delà des baasistes nostalgiques de l'ancien régime, Saddam Hussein est devenu un symbole pour l'ensemble des sunnites irakiens, dans leur lutte contre les chiites de Bagdad.

  • "See you in New York !"

Nul besoin de présenter le calife Abu Bakr al-Bagdadi, figure publique de l'Etat islamique, qui attire à lui l'allégeance des sunnites d'Irak, et des troupes djihadistes en Syrie et en Irak. Qu'il détienne réellement le pouvoir à Mossoul, ou qu'il soit la façade d'un groupe d'intérêts, est un mystère. Ce qui est sûr, c'est que le calife n'avait autrefois guère brillé par ses faits d'armes.

Né en 1971 à Fallujah, ville sunnite, refusé de l'armée irakienne pour sa myopie, il s'orienta vers des études de théologie islamique. Quand les Etats-Unis envahissent l'Irak, il prêchait comme imam à la mosquée de Samarra. Était-il alors surveillé par les services secrets de Saddam Hussein, comme salafiste, comme certaines sources l'affirment, ou était-il au contraire un informateur, comme d'autres le prétendent ? Quoi qu'il en soit, Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri (de son vrai nom) rejoint très vite Al-Qaïda en Irak... comme "secrétaire" (selon sa fiche des renseignements américains). En fait, il devient juge religieux d'un territoire contrôlé par les islamistes, chargé d'appliquer la police des mœurs. 

En 2004, de février à décembre, il passe dix mois en captivité au camp américain d'Adder, puis de Bucca, où sont détenus près de 26 000 prisonniers, séparés entre sunnites et chiites. Le futur calife est enregistré comme civil, et non insurgé. Il est identifié comme islamiste, mais pas comme radical. Il ne participe pas à la police islamiste parallèle, interne à la prison, qui force les détenus à suivre la Charia, et organise des jugements religieux. Tant et si bien qu'il est amnistié, et remis en liberté. Accompagné à sa sortie par des réservistes venant de Long Island, il leur lance: "See you in New York !A l'époque, ses geôliers ne prennent pas cela pour une menace. 

En 2007, le futur calife rejoint l'Etat islamique en Irak, où se sont fondus les restes d'Al Qaïda en Irak, dissoute après la mort de son chef al-Zarqawi. En 2010, il devient "émir" du groupe. En 2011, les Etats-Unis l'inscrivent sur leur liste des terroristes les plus recherchés et offrent une prime de 10 millions de dollars pour sa capture.

La désignation par les Etats-Unis de Abu Bakr al-Bagdadi comme chef terroriste fut une faute, pour nombre d'experts. Ils estiment qu'ils refont l'erreur commise avec al-Zarqawi, élément islamiste sans envergure, devenu, après que les Américains l'aient mis en avant, le chef d'Al-Qaïda incontesté en Irak. Pourquoi ? Tout simplement parce que le djihadisme, on ne le dira jamais assez, est financé par l'étranger. En bons investisseurs, les mécènes arrosent des "produits" qui montent, qui fonctionnent. Etre désigné par les Américains équivaut à une garantie...




vendredi 20 février 2015

Daech, "premier Etat salafiste" du monde


C'est l'histoire d'un monstre. Une créature hideuse qui sème la mort au Moyen-Orient, gommant les frontières, frappant de stupeur les nations arabes, l'Occident et la communauté musulmane mondiale: l'État islamique. De cette nouvelle baleine de Jonas qui a englouti la Plaine de Ninive, on sait peu de choses. Personne ne peut ainsi affirmer avec certitude que le calife Abu bakr al-Bagdadi est bien le détenteur du pouvoir à Mossoul. En revanche, on peut expliquer la genèse de l'État islamique, et donner les raisons de son foudroyant succès. Pour Pierre-Jean Luizard, pas de doute: «les ingrédients du succès de l'État islamique ne sont pas d'ordre militaire».


Historien spécialiste du Moyen-Orient, auteur de plusieurs ouvrages sur l'Irak, le chercheur au CNRS signe une brillante et éclairante mise au point. Prenant de la hauteur sur l'actualité à chaud, son essai s'intitule judicieusementLe piège Daech, L'Etat islamique ou le retour de l'Histoire.
(...)

jeudi 19 février 2015

Happy Birthday, Mr President !

Il y a des anniversaires effrayants. Le 17 mars 2011, la France, pesant de tout son poids, arrachait au Conseil de sécurité de l'ONU la résolution 1973, pour "protéger la population de Benghazi", ville de l'est libyen soulevée contre le régime de Kadhafi. Le 19 mars, les avions français bombardaient les troupes loyalistes. La guerre de Libye commençait. Nous y sommes encore. Quatre ans plus tard, presque jour pour jour, des djihadistes se revendiquant de l'Etat islamique égorgent des travailleurs expatriés égyptiens, parce qu'ils étaient chrétiens coptes. 

Il faut se rappeler, en mars 2011, l'unanimisme politico-médiatique qui prévalait: il fallait sauver Benghazi d'un "génocide", rien de moins. Droite sarkocue, et gauche inconsistante étaient sur la même longueur d'onde. Aucune voix dissidente, si ce n'est le Troll de Montretout (lui), qui, alors que les rebelles, appuyés par l'aviation française, donnaient l'assaut sur le dernier réduit kadhafiste de Syrte, déclarait sa flamme au colonel libyen. De la provocation bonne pour les dîners, qui ne valait guère mieux que les hystéries inverses. 

Mouammar Kadhafi n'était pas seulement un dictateur à poigne, réprimant les islamistes, et surveillant les migrants africains en route vers l'Europe. Il incarnait une unité libyenne qui n'existe plus aujourd'hui: par des mariages et des alliances, lui qui venait d'une sous-tribu de l'ensemble clanique Maghara, majoritaire en Tripolitaine (ouest) s'était uni aux Warfallah, puissante tribu de la Cyrénaïque (est). La mosaïque tribale libyenne était donc rassemblée, de même que les deux pôles du pays.

En 1993, certains clans warfallah commencèrent à se détacher du régime, et tentèrent un putsch, réprimé dans le sang. Ils trouvèrent un écho favorable en Cyrénaïque, qui était de plus un fief de l'ex-monarchie senoussi, renversée en 1969 par Kadhafi. Les mémoires sont longues. En 2011, c'est donc logiquement que l'est libyen se souleva contre le régime, tandis que l'ouest demeurait fidèle, ainsi que les Touaregs du sud du pays. Bien entendu, de nombreux cadres du régime, pressés par les Etats-Unis, virent là une belle occasion de renverser le vieux dictateur et de le remplacer (tel Moustaffa Abdel Jalil, ministre de la Justice, bourreau des infirmière bulgares, et nouvel ami de BHL, qui devint le visage de la rébellion à l'étranger) . Et, évidemment, tout ce que le pays comptait comme islamistes réprimés se jeta dans la rébellion, attirant nombre de combattants étrangers. 

Bien sûr, ces subtilités ne pouvaient pas se vendre aussi bien que les bobards de BHL et Sarkozy sur un "peuple-se-soulevant-d-un-seul-homme-contre-un-méchant-dictateur". Le but de la guerre était la chute de Kadhafi, rien d'autre, tout comme celle d'Irak en 2003 pour Saddam Hussein. Mais en éliminant Kadhafi, nos dirigeants anéantirent l'unité libyenne, et précipitèrent le pays dans le chaos. 

En effet, sitôt le régime détruit, les rebelles "démocrates" s'entre-déchirèrent. Quatre ans plus tard, trois forces sont en présence: d'un côté, le gouvernement issu de la rébellion, qui a dû fuir l'anarchie et s'est réfugié dans l'est, adossé à l'Egypte. De l'autre, les islamistes, divisés, mais dont la force de frappe est puissante, et dont certains se rassemblent sous la bannière unitaire de l'Etat islamique. Entre les deux, des milices incontrôlées, plus ou moins islamistes. 

En coulisses, la tribu de l'est des Warfallah s'est violemment brouillée avec les islamistes, qui, gavés de leur idéologie wahhabite, ont détruit des sanctuaires et des tombeaux de saints musulmans en Cyrénaïque, préfigurant les saccages de Mossoul de l'été dernier. Un iconoclasme impardonnable pour les clans locaux, attachés à leurs traditions. Les islamistes sont donc implantés en Tripolitaine, où ils ont suscité un gouvernement fantoche dans la capitale. L'Etat islamique djihadiste se retrouve donc entre ces deux pourvoir, mais a des liens avec celui contrôlé par les islamistes.

Ironie du sort, le "gouvernement" officiel libyen n'a plus que de deux forces pour résister aux islamistes: le général Haftar, ex-officier de Kadhafi, "retourné" et exfiltré par la CIA dans les années 1980, et... les anciens dignitaires du régime déchu ! Signe de cette étonnante alliance, le sort du fils de Kadhafi, Seïf el-Islam. Successeur désigné de son père, formé en Occident, il est mis aux arrêts depuis 2011 par la tribu berbère Zenten. Celle-ci le garde "au chaud", au cas où il pourrait servir, comme dirigeant potentiel. En effet, il est lié aux tribus de l'ouest par sa famille, et pourrait rétablir l'unité libyenne, comme son père. Imaginez le tableau: un Seïf el-Islam, parvenu au pouvoir dans une Libye réorganisée (à quel prix ?), recevant en visite d'Etat, sans rancune, car business oblige, les dirigeants occidentaux qui assassinèrent son père, et parmi eux, un Nicolas Sarkozy réélu...

Nicolas Sarkozy avait fait de la guerre libyenne une affaire personnelle. Avec la constance qu'on lui connaît, il avait reçu les dirigeants rebelles à l'Elysée, alors que les marches du perron étaient encore fraîches des babouches du colonel Kadhafi, indécemment reçu fin 2007. Il est directement responsable du chaos actuel. La situation présente devrait faire taire son fan-club à jamais. Aux Etats-Unis, il serait passé devant une commission d'enquête parlementaire.

Mais nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Donc profitez, Mr President, et encore Happy Birthday.

PS: on apprend que le Qatar vient de rappeler son ambassadeur au Caire, suite aux frappes égyptiennes contre l'Etat islamique en Libye. Rien d'étonnant quand on sait que le petit émirat a financé largement les islamistes, depuis le début de la "révolution" libyenne de 2011, et qu'il soutient encore nombre de milices et groupes djihadistes locaux. En juin dernier, des avions militaires qataris avaient livré au grand jour des armes aux hommes de Abdel Hakim Balhaj, chef de guerre islamiste. Alors, Sarkozy, toujours "aucune preuve" que le Qatar soit derrière le terrorisme ? 


PPS: Dans son excellent La Vérité sur notre guerre en Libye (2012) Jean-Christophe Notin donne quelques révélations sur la croisade démocratique. Kadhafi fut intercepté par des avions français et américains, dans sa fuite de Syrte, le 20 octobre 2011. Il fut ensuite capturé par les rebelles, qui l'assassinèrent froidement, après l'avoir battu et sodomisé (l’humiliation suprême dans le monde arabe). Un crime de guerre en bonne et due forme. Par ailleurs, des forces spéciales françaises, envoyées pour éliminer le fils du colonel, Seïf-el-Islam, se heurtèrent à des barbouzes russes, chargés, eux, de le protéger... En effet, la Russie, après avoir laissé dans un premier temps les Occidentaux s'en prendre à Kadhafi (pour le punir d'avoir pactisé avec les Américains et s'être détourné de Moscou, à partir de 2003), essaya par la suite de sauver quelques dignitaires du régime. 

mardi 17 février 2015

Sissi imperator

Le maréchal-président égyptien Abdel Fatah al-Sissi est sur tous les fronts. Directement visé par l'Etat islamique, après l'assassinat des chrétiens coptes, il se prépare à intervenir en Libye, notamment avec les avions de combat français Rafale.

Cette vente a suscité des concerts de protestations dans le tout-Paris: « moralement pas très reluisant », selon Le Monde, « pacte de sang avec un régime totalitaire » selon l’ex-ministre Rama Yade, « la France enterre la révolution égyptienne » affirme même Le Point. En effet, Al-Sissi est la bête noire des médias occidentaux, depuis qu’il a renversé les Frères musulmans en juillet 2013.
Il existe en Occident depuis la révolution égyptienne de 2011 une forte sympathie à l’égard des Frères musulmans. Ces derniers sont perçus comme des pionniers de la démocratie, qui ont légitimement gagné les élections libres, et qui ont été injustement renversés.

C’est une grande naïveté que d’oublier qui sont les Frères musulmans. La confrérie a été fondée en 1928 par Hassan al-Bana, grand-père du médiatique Tariq Ramadan, en réaction à deux phénomènes : la destruction de l’Empire ottoman, par les Français et les Britanniques après la Première guerre mondiale, et la montée d’un nationalisme arabe laïcisant, adoptant le style de vie et les méthodes occidentales. Son objectif fut de « ré-islamiser » les musulmans, et de porter un islam politique, capable de fédérer à nouveau la communauté islamique transnationale, l’Oumma. Persécutés par les nationalistes de Nasser, les Frères musulmans sont devenus les opposants tolérés de Anouar al-Sadate (qui fut pourtant assassiné par leurs militants, en 1981), puis de Hosni Moubarak. C’est avec la confrérie que l’armée égyptienne, en 2011, a négocié le départ du dictateur sortant.

Après avoir attendu des décennies pour prendre enfin le pouvoir, les Frères musulmans l’ont perdu par orgueil. Ils jouissaient alors du soutien sans limites des Etats-Unis, persuadés que la confrérie était prête à devenir « démocrate-musulmane » (et tous les médias occidentaux, peu ou prou, gobèrent cette hypothèse), et du Qatar, vieux soutien idéologique et financier des Frères. Mais en Egypte, la population n’était pas unanimement prête à les suivre : le candidat de la confrérie à la présidentielle de mai 2012, Mohamed Morsi, ne l’emporta que de justesse, avec un petit score de 51,7 %. Face à lui, le général Chafik, ancien Premier ministre de Moubarak, rassembla sur son nom 48 % d’électeurs résolument hostiles aux Frères musulmans.

Malgré la fragilité de son pouvoir, la confrérie voulait faire passer en force une Constitution islamiste. Le 22 novembre, le président Morsi signa un décret l’autorisant à prendre les pleins pouvoirs : véritable coup d’Etat, qui révélait le but ultime des Frères, faire de l’Egypte une théocratie. Une protestation populaire prit alors forme, relayée par la bourgeoisie du Caire et par la minorité chrétienne copte, désireuses de ne pas subir l’islamisation. Fin juin 2013, des millions d’Egyptiens manifestaient dans les rues contre Morsi. Le chef de l'armée, le maréchal Al-Sissi, décida alors de passer à l’action, et déposa le président, le 3 juillet. Le coup d’Etat militaire signait le glas des Frères musulmans, et la fin de l’influence américaine en Egypte : pour avoir soutenu à bouts de bras le président Morsi, l’ambassadrice Anne Patterson fut expulsée sans ménagement.

Détenant le pouvoir d’une main de fer, le maréchal-président Al-Sissi a le soutien d’une large partie de la population, dégoûtée des Frères musulmans, et de la minorité copte. Il est décidé à poursuivre un double chantier : éliminer la confrérie, et sortir de la tutelle américaine.

Comme tous les dictateurs, Al-Sissi réprime, sanctionne, embastille. Ses troupes ont massacré entre 600 et 2500 partisans des Frères musulmans en une seule journée, lors de l'assaut sur la place Rabia du Caire, le 14 août 2013. Sommes-nous donc réduits à l'éternel et injuste dilemme tyrannie versus islamisme ? Pourtant, on peut affirmer que le régime militaire égyptien n'est pas une dictature « comme les autres ». 

L’éradication des Frères musulmans par le régime passe par une persécution sanglante, mais aussi par une réfutation officielle de l’islamisme. Dans un discours prononcé à l’université islamique Al-Azhar le 28 décembre 2014, Al-Sissi a appelé à rejeter l’extrémisme religieux, et à « révolutionner » l’islam. Rien de moins. 


En outre, c'était une pratique des régimes arabes nationalistes de Syrie et d'Irak que de tolérer les chrétiens. Simplement les tolérer. En s'affichant avec le Pape copte, à la messe de Noël 2015, en annonçant que le gouvernement égyptien allait construire une église en mémoire aux coptes assassinés, Al-Sissi fait plus que cela. Il les présente comme des Égyptiens à part entière. Certes, c'est un calcul politique: le régime a besoin du soutien copte (qui pèse tout de même entre 8 et 10 % de la population), et l'Eglise ne peut survivre qu'avec lui. Mais pour les chrétiens, après des décennies de vexations, sinon de persécutions, c'est un véritable soulagement. 

Al-Sissi veut donc s’émanciper du giron américain. Cela se traduit par une diversification des partenaires étrangers. Les 9 et 10 février, en pleine crise ukrainienne, Al-Sissi a reçu Vladimir Poutine au Caire. Moscou va construire la première centrale nucléaire de l’Egypte. L’achat de Rafales français est un autre signe de rupture vis-à-vis de la suzeraineté américaine.

Cet achat est aussi dicté par une nécessité stratégique. L’Egypte se prépare à intervenir militairement en Libye voisine, où Daech s’installe progressivement. Al-Sissi a besoin des avions français pour briser cette extension naissante de l’Etat islamique. Un foyer djihadiste que les Occidentaux ont contribué à créer, avec la guerre en Libye de 2011.

Le rééquilibrage géopolitique opéré par l’Egypte est considérable. Plutôt que de se focaliser sur l’autoritarisme, certes réel, du régime du Caire, il faut retenir l’indépendance prise par le pays arabe le plus peuplé, avec plus de 92 millions d’habitants, à l’égard de l’islamisme et de la tutelle américaine. Une audace qui prouve la singularité de l’Egypte, « seule nation arabe », selon Anouar el-Sadate : « les autres sont des tribus avec des drapeaux ». 

lundi 16 février 2015

Le croissant et la croix

En décapitant 21 chrétiens coptes égyptiens (des travailleurs expatriés, enlevés par les djihadistes libyens entre décembre et janvier derniers) dans son fief libyen, Daech déclare la guerre à l'Egypte, et au régime militaire du maréchal-président Abdel Fatah al-Sissi.


Depuis qu'il a renversé les Frères musulmans en juillet 2013, Al-Sissi cherche à circonscrire l'islamisme dans son pays, et dans la région. Usant de la force, il persécute la confrérie des Frères en Egypte, et combat les maquisards djihadistes du Sinaï, qui ont fait allégeance à Daech.

La prochaine cible du régime égyptien est la Libye. Comme nous en parlions il y a peu, Daech est en train de s'installer progressivement dans ce pays livré au chaos depuis l'intervention occidentale de 2011. L’extension de l'Etat islamique à sa porte est insupportable pour le maréchal-président égyptien. Puisque les Occidentaux sont incapables de réparer les dégâts qu'ils ont commis, l'armée du Caire, forte de plus d'un million d'hommes, est prête à s'en charger. Voilà pourquoi Al-Sissi a acheté des avions de combat français Rafale: pour avoir les moyens de bombarder Daech en Libye.

Mais comme souvent, les hommes de l'Etat islamique veulent avoir un coup d'avance. D'où l'exécution de ressortissants égyptiens chrétiens, pour ouvrir officiellement les hostilités. Cela peut paraître évident que Daech tue des chrétiens. Mais cela ne l'est pas.

L'Etat islamique n'est pas homogène. Il y a le l'Etat islamique irakien, où les tribus sunnites locales et les anciens fidèles de Saddam Hussein, plus modérés, jouent un rôle. L'Etat islamique syrien, et à présent libyen, eux, sont davantage composés d'islamistes radicaux et de volontaires étrangers fanatiques. 

En Irak, les hommes de Daech n'ont tué aucun chrétien, lorsqu'ils s'emparèrent de la Plaine de Ninive et de Mossoul, à l'été 2014. Certains d'entre eux, souvent anciens officiers de Saddam Hussein, protégèrent même un moment les églises contre les éléments les plus extrémistes, mais cela ne dura pas. Les chrétiens eurent le choix de se convertir, de payer l'impôt des non-musulmans, ou de déguerpir, ce qu'ils firent tous. En Syrie, en revanche, les chrétiens sont perçus comme les alliés de Bachar al-Assad, et sont donc pris pour cible. 


Les chrétiens coptes, quant à eux, sont complètement associés au gouvernement égyptien. Le coup d'Etat d'Al-Sissi contre les Frères musulmans a été soutenu par l'Eglise copte, persécutée par la confrérie quand elle fut au pouvoir. Prenant le costume d'un nouveau Nasser (militaire, nationaliste, rassembleur), Al-Sissi prend soin de protéger les coptes, de signifier qu'ils sont Égyptiens à part entière. En janvier 2015, pour le Noël copte orthodoxe, le maréchal-président fit même le déplacement à la messe pour soutenir les fidèles. Une première en Egypte, et introuvable dans un autre pays musulman - sauf en Palestine, avec le "laïque" président Mahmoud Abbas.

Les hommes de l'Etat islamique en Libye, en assassinant des coptes, font donc passer le message suivant: nous nous attaquons aux protégés du régime militaire égyptien, lequel est "apostat", puisqu'il soutient des non-musulmans. 

Ennemi des Frères musulmans, protecteur des coptes, et ayant lancé un appel solennel à l'université islamique du Caire Al-Azhar en décembre dernier pour "révolutionner l'islam", Al-Sissi est devenu une cible prioritaire de l'islamisme. 

N'en déplaise à Rama Yade, ou à Noël Mamère, qui ont protesté contre la dernière vente de Rafale à l'Egypte, entre Daech et Al-Sissi, le choix de l'Occident doit être vite fait. 

PS: notons l’appellation réservée par Daech aux chrétiens: "les adorateurs de la Croix". Autrement dit, les idolâtres. Ce vocabulaire trouve sa source au plus profond de la théologie musulmane: l'islam estime que le "prophète" Jésus n'a pas été crucifié, et que la croix est un scandale inacceptable. 

Terminons cet article par cet extrait du poème d'une Saoudienne convertie en secret au christianisme, Fatima al-Mutairi, assassinée par sa famille, en août 2008.

Que le Seigneur Jésus vous éclaire, ô musulmans

Qu'Il illumine vos coeurs, afin que vous puissiez aimer les autres

C'est pour vous montrer la vérité et c'est pour vous qu'elle a été révélée

C'est la vérité que vous ne connaissez pas

Et ce que l'on dit est du Maître des Prophètes Jésus Christ

Nous n'adorons pas la Croix et nous ne sommes pas des insensés

Nous adorons le Seigneur Jésus, la lumière des mondes.

jeudi 12 février 2015

Guerre et paix à Minsk

Ainsi donc, un accord à été trouvé à Minsk, lors des négociations entre l'Ukraine, la Russie, l'Allemagne et la France. A l'heure actuelle, il prévoit un cessez-le-feu et le retrait des armes lourdes. L'intégrité territoriale de l'Ukraine est réaffirmée. Le duo franco-allemand, en pesant de tout son poids, est parvenu à imposer la ligne de la négociation plutôt que celle de la confrontation dure (voulue par le régime de Kiev, et les faucons américains). 




Poutine, de son côté, peut être satisfait. Un cessez-le-feu, c'est entériner que les rebelles du Dombass sont invaincus. Avec un peu d'habileté, Moscou va poursuivre son objectif: faire traiter le régime de Kiev avec les rebelles, ce qui équivaut à les reconnaître, et arracher une autonomie fédérale pour le territoire séparatiste.

Autre personnage qui se réjouit: le dictateur biélorusse Loukachenko (ex-dirigeant de kolkhoze qui a conservé le KGB après 1991). En accueillant les négociations dans sa capitale et en positionnant son pays comme neutre, il sort de l'isolement diplomatique, et peut avoir l'impression de traiter d'égal à égal avec Poutine (son obsession personnelle, mais aussi le seul moyen pour la Biélorussie, pauvre et dépendante du gaz russe, de ne pas être complètement satellisée par Moscou). 

Pourtant, rien n'est réglé. Les durs de l'Ukraine de l'Ouest vont hurler à la capitulation devant Moscou. Le régime de Kiev va peut-être saisir l'occasion du cessez-le-feu pour refaire ses forces, engranger les livraisons d'armes américaines (qui, on l'a vu, ne servent pas à grand-chose sur le terrain), et attendre les conseillers militaires US promis. Un cessez-le-feu avait déjà été signé en septembre 2014, mais il fut immédiatement violé.

Trois hypothèses, à ce stade:

  • Ou bien le conflit reprend, mais l'armée régulière russe, qui épaule depuis août dernier quasi-officiellement les rebelles du Dombass, aura le dessus sur les Ukrainiens.
  • Ou bien, par l'absence de solution politique, une guerre de position sans coup de feu se prolonge indéfiniment. Un nouveau "conflit gelé de l'espace post-soviétique" (s'il vous plaît) à la disposition des étudiants en géopolitique, aux côtés de la Transnistrie, l'Ossétie, le Haut-Karabagh... 
  • Ou bien, Moscou et ses alliés de circonstance allemand et français, tous unis contre la perspective d'une déflagration, parviennent à imposer à l'Ukraine et à son parrain américain une solution politique, soit une large autonomie pour les russophones. On parlera alors d'une vraie paix possible. 

Question bonus: qui, de Merkel et de Hollande, va revendiquer les mérites de cet accord de paix ? Il est probable que sur le plan international, la Chancelière sera perçue comme le véritable auteur de l'accord: elle n'a jamais joué à la confrontation avec Moscou, a plaidé pour une discussion entre toutes les parties, tout en signifiant à Poutine qu'elle n'était pas dupe. De son côté Hollande a joué la confrontation, en annulant la livraison des Mistral, et semble ne s'être rallié à la ligne conciliatrice que récemment. Dépourvu de l'aura de l'économie allemande, il ne sera sans doute salué qu'en France. 


lundi 9 février 2015

La guerre, remède contre l'autisme ?

Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage. Le profil psychologique de Vladimir Poutine établi par l’Office of Net Assesment du Pentagone, diagnostiquant un "désordre autiste" (datant de 2008, mais opportunément diffusé à la presse ces jours-ci), est la dernière trouvaille visant à discréditer le leader russe, et à nourrir la stratégie de la tension entre Moscou et l'Occident sous tutelle américaine. Mais la ficelle est trop grosse: "tout ce qui est excessif devient insignifiant", disait Talleyrand. 

C'est à se demander qui est réellement victime d'autisme. Les Américains, qui sous-entendent qu'ils pourraient fournir des armes aux troupes de Kiev contre les rebelles russophones ? Les journalistes de Libération, qui multiplient les titres guerriers ? Cette dernière attitude n'est pas étonnante: il n'est pas plus belliqueux qu'un civil, ne connaissant rien à l'armée, au prix du sang, et prisonnier de son idéologie. Tous les militaires le savent. 

Depuis des années, la Russie poutinienne est la cible des médias occidentaux: conservatrice, homophobe, soutien de la Syrie et de l'Iran. En revanche, ces mêmes médias vertueux ne voient pas que le crime principal de Moscou est de s'opposer à l'hégémonie mondiale américaine, notamment sur son propre pré carré. Depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis cherchent à refouler la Russie hors de sa zone d'influence. Cela a commencé en Serbie, avec la guerre du Kosovo en 1999, cela s'est poursuivi avec les "révolutions colorées", l'adhésion des Etats baltes à l'OTAN, et aujourd'hui, la partition de l'Ukraine, berceau de la civilisation russe. 





Est et Ouest de l’Ukraine : le lourd contentieux historique

On peut dater le début du conflit actuel en Ukraine par la décision du Parlement ukrainien, issu de la "révolution de Maïdan", d’abolir le bilinguisme de la République d’Ukraine, supprimant ainsi le statut officiel de la langue russe, et faisant basculer la région russophone de Donetsk dans le séparatisme. 
Cette décision dramatique fut prise sous la pression des groupes nationalistes de l’Ouest du pays. Les Ukrainiens de l'Ouest sont culturellement proches des Polonais. Ils ont appartenu à la sphère austro-hongroise jusqu’en 1918, sont de confession gréco-catholique (donc hostiles aux orthodoxes russes), et furent brimés par la Russie puis par l’URSS. En face, l'Ukraine de l'Est est russophone et orthodoxe. Beaucoup d'Ukrainiens de l'Ouest collaborèrent avec les Allemands pendant la Seconde guerre mondiale contre Moscou : un passé dont ils sont fiers, certains se réclamant carrément des milices ukrainiennes intégrées à la SS, ce qui choque les Russes, qui cultivent le souvenir obsessionnel de la "grande guerre patriotique" contre le "fascisme". En Orient, la mémoire est particulièrement longue et vivante. Les siècles de haines et de frustrations ne s’oublient pas.
Au sein du gouvernement ukrainien, les nationalistes de l’Ouest ont un allié de poids en la personne du Premier ministre Iatseniouk, plus radical que le président Porochenko, oligarque dont l’élection avait été plus ou moins acceptée par Moscou. Le Premier ministre a pour but de s'extraire définitivement de l'influence russe, et de s'arrimer au camp occidental. 

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Dans le Dombass, une guerre civile sous-traitée

Comme à chaque fois, la Russie manie le bâton et la carotte.
Bâton: le Kremlin soutient les séparatistes russophones, qui tiennent Donetsk et sa région, et mettent en déroute l'armée ukrainienne. 
Carotte: Moscou ne cesse de tendre la main à l'Ukraine, pour lui proposer une solution politique. L'offre de Poutine est de transformer le pays en Etat fédéral, avec une large autonomie pour l'Est russophone. Ce qui est pour l'instant refusé par le gouvernement ukrainien. 
Bâton: les séparatistes russophones furent d'abord encadrés par des barbouzes, tel Igor Girkin, ancien officier du GRU, le service de renseignement de l’Armée rouge, qui fut l'homme de main de Moscou en Bosnie, aux côtés des Serbes, dans les années 1990. C’est au nom de cette solidarité slave orthodoxe que des volontaires serbes accourent désormais dans le Dombass pour prêter main-forte aux Russes.
En août 2014, les Ukrainiens infligeant des pertes aux séparatistes russophones, des unités régulières russes intervinrent dans la région de  Donetsk, brisant les troupes ukrainiennes. Celles-ci sont incapables de reprendre le dessus. Le gouvernement de Kiev sous-traite donc l’essentiel des opérations à des bandes liées aux nationalistes, comme le régiment Azov, qui arbore l’insigne de la division SS Das Reich. L’objectif est de provoquer, par leur violence, une intervention ouverte de la Russie, qui permettrait celle de l’OTAN. Nous y sommes. 

La guerre, remède contre l'autisme ?

Les déplacements de Angela Merkel et François Hollande à Kiev puis à Moscou, ces derniers jours, apparaissent comme une offre de négociations honnête, mettant toutes les parties en présence. Mais il s'agit aussi d'un ultimatum, avec pour menace l'intervention de l'OTAN dans le Dombass. La marche "Charlie" du 11 janvier, avec tous les chefs d'Etat occidentaux réunis, ressemblait à ce titre fort à une coalition anti-russe. 
Mais Vladimir Poutine sait que les Etats-Unis, âme de l'OTAN, déjà occupés par Daech au Moyen-Orient, ne peuvent mener deux offensives à la fois. Il sait aussi que, malgré la Pologne et les Etats baltes, qui poussent à la confrontation avec Moscou, l'Allemagne n'acceptera pas un conflit de grande envergure qui menacerait son économie.
Voilà donc ce qui risque de se passer: les livraisons d'armes américaines et occidentales aux Ukrainiens, déjà en cours, vont continuer, de manière plus ou moins officielle. Le débat sur fournir à l'Ukraine des armes "non létales" n'est que pure communication. Cela nous ramène aux vieilles opérations de la CIA pour armer les guérilleros anticommunistes du Nicargua dans les années 1980, ce qui ne rajeunit personne. En attendant, l'Union européenne, poussée par les Etats-Unis, va essayer d'accroître les sanctions contre la Russie. 
Pourtant, la Russie ne lâchera pas les rebelles de Donestsk, et jusqu'à présent, les armes envoyées aux Ukrainiens n'ont pas eu d'effet décisif sur le terrain. Moscou est patient. Lorsque les deux camps seront saignés, le Kremlin pourra proposer à nouveau son offre de solution politique à l'Ukraine. Un cynisme à toute épreuve. En attendant, le conflit a fait plus de 5000 morts, et un demi-million de réfugiés, la plupart en Russie. 

mercredi 4 février 2015

Flames of war

La récente exécution par le feu du pilote jordanien Maaz al-Kassasbeh par l'Etat islamique fait frémir. Que peut-on en dire, au delà de ce nouveau raffinement de cruauté dont fait preuve Daech ?




- Aux Occidentaux, le message est simple: nous sommes sans pitié, nous ne sommes pas une armée conventionnelle, nous ne respectons rien, vous ne nous vaincrez jamais selon vos standards, vos méthodes. 


- Aux Jordaniens, et au monde arabe, le message l'est tout autant: voilà le sort réservé aux militaires arabes qui pactisent avec les Occidentaux contre nous. Daech, qui ne fait rien à moitié, a diffusé sur ses réseaux les noms, les photos et les adresses des pilotes jordaniens qui participent aux frappes contre l'Etat islamique, en promettant une récompense pour leur élimination.


La manœuvre est double: dégoûter les opinions publiques arabes, peu enclines à participer à une guerre contre des "frères" aux côtés des Occidentaux. Cela a déjà rencontré un certain écho en Jordanie, où des manifestations se sont tenues, pour critiquer l'engagement du pays dans l'offensive contre Daech. Dans le même mouvement, l'Etat islamique prend le risque de mobiliser encore plus contre lui. Mais plus les bombes tomberont sur son territoire, en Syrie et en Irak, et plus les populations locales se retrouveront enrôlées dans son combat, de gré ou de force.

L'exécution du pilote est aussi une déclaration de guerre spécifique contre la Jordanie, future cible de Daech. Le Royaume hachémite est très fragile. Plus de 30 % de la population est Palestinienne. Aux milliers de réfugiés irakiens qui ont fuit le pays après l'invasion américaine en 2003 s'ajoutent plus de 500 000 Syriens qui ont échappé à la guerre civile. 

Le gouvernement jordanien est modéré, en paix avec Israël, et pro-occidental. Amman abrite la principale station de la CIA de la région. Le roi Abdallah est surnommé "l’Écossais": sa mère était Britannique, sa langue maternelle est l'anglais et non l'arabe. Sa Majesté a fait le déplacement à Paris lors de la manifestation "Charlie" le 11 janvier dernier, en dépit du danger pour lui que représentait sa présence : marcher pour défendre Charlie Hebdo équivaut dans le monde musulman à être un ennemi de l'islam. Pour cette raison, aucun autre chef d'Etat musulman n'a fait le déplacement, hormis le président palestinien "laïque" Mahmoud Abbas, et les présidents Ibrahim Boubacar Keita du Mali, et Mahamadou Issoufou du Niger, "littéralement convoqués" par la France, qui protège leurs régimes, selon l'africaniste Bernard Lugan (source ici). 


La population jordanienne est travaillée depuis des décennies par les islamistes, tenus à l'écart du pouvoir par le régime. Daech compte déjà de nombreux sympathisants dans l'Est du pays, proche de la province irakienne sunnite d'Al-Anbar, aux mains des insurgés. Le danger de contagion est réel.


Pendant ce temps, en Irak, le gouvernement chiite de Bagdad a pris enfin une décision salutaire contre Daech: le bannissement de la fonction publique des cadres du Parti Baas, au pouvoir sous Saddam Hussein, serait bientôt levé (lien ici). Il était temps. La purge des baasistes en 2003, opérée par les Américains et confirmée par les chiites, a nourri toutes les rébellions sunnites, jusqu'à la prise de Mossoul par Daech cet été. L'Etat islamique a pu compter sur le soutien décisif d'anciens officiers et militaires baasistes  en Irak. L'ancien bras droit de Saddam Hussein et vice-président de l'Irak, Izzat Ibrahim al-Douri, est toujours actif, à la tête de rebelles baasistes, s'alliant ponctuellement avec Daech contre le régime de Bagdad et les Américains. Réintégrer les cadres du régime de Saddam Hussein, et avec eux, la communauté sunnite, est une condition sine qua none pour couper l'herbe sous le pied de Daech. Plus efficace que les frappes de la coalition, et les clips gouvernement anti-radicalisation. 



  • Post-Scriptum: sur Twitter, on fait aujourd'hui état de la "décapitation" d'un "prêtre chrétien" à Mossoul, par l'Etat islamique (ici). Gare au sensationnalisme. La réalité est que tous les prêtres catholiques et orthodoxes ont fui Mossoul après l'ultimatum de Daech contre les chrétiens, en juillet 2014. Il s'agit donc soit d'une intox, soit d'une erreur (certains sites arabes parlent d'un ismaélien -chiite "hérétique"). Ou alors, il s'agit d'un pasteur protestant clandestin, ou encore de quelqu'un qui aurait été pris pour un chrétien. En tout cas, la prudence est de mise, même s'il est tentant de noircir à loisir les sbires de l'Etat islamique.

mardi 3 février 2015

Shah perché

La nouvelle a fait grand bruit, et a suscité une indignation méritée: en réponse aux caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo, 'l'Iran" (sic) organise une compétition internationale de dessins sur l'Holocauste. C'est la seconde édition, après une première qui s'est tenue en 2006. Le premier prix est récompensé à hauteur de 12.000 dollars.


L'information a été largement diffusée, blâmée dans la presse comme preuve supplémentaire de l'antisémitisme et de la barbarie iranienne, saluée sur quelques sites soraliens et prétendument "antisionistes". Creusons un peu. 

En réalité, ce n'est pas "l'Iran", l'Etat iranien, de son nom officiel, la République islamique d'Iran, qui organise une telle compétition, mais le centre culturel Sarcheshmeh et la Maison de la caricature irannienne. Ces deux organes sont liés à la municipalité de Téhéran, non au gouvernement.

La mairie de Téhéran est traditionnellement aux mains de l'aile dure des conservateurs iraniens. En 2005, Mohammad Bagher Ghalibaf a succédé comme maire de la capitale à Mahmoud Ahmadinejad, dont les provocations anti-occidentales et contre Israël n'ont pas besoin d'être rappelées. Réélu en 2013, le maire est un ancien dignitaire des Gardiens de la révolution, armée indépendante veillant à l'orthodoxie islamique du régime. Il est donc peu étonnant de voir des organes municipaux servir la propagande "antisioniste" et radicale d'une mairie conservatrice. 

Contrairement à l'image véhiculée en Occident, l'Iran n'est pas une dictature centralisée, aux mains des "ayatollahs", ou encore d'un seul homme, même si Ahmadinejad était parfait dans ce rôle de "méchant", de "nouvel Hitler". Le régime iranien est un lieu d'équilibres complexes entre différents clans, différentes tendances, différentes visions du pays, qui se neutralisent les uns les autres, se partagent le pouvoir, s'allient.

Le véritable chef de l'Etat iranien est le Guide suprême de la Révolution islamique, l'Ayatollah Ali Khamenei. C'est lui qui arbitre les conflits politiques. Après avoir favorisé la tendance conservatrice dure, avec Ahmadinejad (qui n'était dès lors que sa créature, et non le dictateur incontesté qu'on nous a présenté), il a orchestré la montée en puissance d'un courant plus modéré, d'abord avec Mir Hossein Moussavi, candidat malheureux à la présidentielle de 2009. Ce dernier échoua à renverser le clan conservateur, et fut donc lâché par le Guide suprême. L'opération fut plus réussie en 2013 avec l'actuel Président, Hassan Rohani, membre, comme Khamenei, du clergé chiite.


Hassan Rohani, tel un chat persan faisant patte de velours, déploie toute son habileté pour desserrer l'étau dans lequel les Occidentaux ont enfermé l'Iran. Cela passe nécessairement par un effort de "dédiabolisation" vis-à-vis d'Israël et de la communauté juive américaine. Rohani et son très doué ministre des Affaires étrangères Javad Zarif, connaissant l'idolâtrie occidentale envers les réseaux sociaux et la communication en général, ont donc twitté leur bienveillance à l'égard des Juifs d'Iran, et ont assuré que l'Iran n'avait jamais nié l'existence de la Shoah.



A noter, à ce stade, que, si les Juifs iraniens sont des citoyens de seconde zone, tout comme les chrétiens arméniens et assyriens, ils disposent néanmoins de structures propres (hôpitaux, écoles...) et d'un siège au Parlement. Une situation introuvable dans le monde musulman sunnite. 

Le gouvernement iranien, "modéré", cherche donc l'apaisement international, alors qu'il combat l'Etat islamique en Irak, se retrouvant "allié" des Etats-Unis. Il n'a donc aucun intérêt à provoquer l'Occident par un concours de caricatures sur la Shoah. En revanche, les éléments conservateurs iraniens, eux, ont intérêt à provoquer le gouvernement sur ce terrain, et à galvaniser leurs troupes, dopées à l'antisémitisme. 

Au-dessus de la mêlée, il est probable que le Guide suprême compte les points, prêt à siffler la fin de la partie, en aidant un camp contre l'autre. Contradiction interne ? Non, complexité persane. Trop complexe, sans doute, pour les News Rooms...