Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

h

h

lundi 23 février 2015

Daech, de Bagdad à New York

Votre serviteur a appris deux anecdotes ce week-end au sujet de l'Etat islamique, qui, bien que peu connues, sont significatives. 

  • Saddam Hussein vengé

Lors de l'offensive de l'Etat islamique en Irak en juin 2014, qui vit la conquête de Mossoul et du territoire arabe sunnite, un assassinat ciblé passa complètement inaperçu dans les médias occidentaux. Le 16 juin, Rauf Rashid Abd al-Rahman, juge irakien, fut enlevé à Bagdad par des militants de l'Etat islamique, et tué deux jours plus tard. Ce magistrat n'était pas n'importe qui: il avait jugé et condamné à mort Saddam Hussein, en 2006. 

La rapidité de cet assassinat laisse à penser que l'Etat islamique, du moins, à l'été 2014, était largement noyauté en Irak par les baasistes et les anciens fidèles de Saddam Hussein, résolus à venger leur maître. La situation semble aujourd'hui moins simple: les unités militaires de l'Etat islamique en Irak sont encore principalement encadrées par des anciens officiers baasistes, certains convertis au salafisme, mais le Parti Baas clandestin, piloté par Ezzat Ibrahim -al-Douri, a été sommé par les djihadistes de se rallier à l'idéologie du groupe. Devant le refus des baasistes, des affrontements ont eu lieu entre les deux groupes. D'après des sources informées, les frappes de la coalition contre l'Etat islamique ont par la suite ressoudé l'alliance de l'été 2014. 


Selon le dirigeant du courant salafiste dans le sud de la Jordanie, cheikh Mohammed al-Chalabi, interrogé début février sur Al Jazeera, Ezzat Ibrahim al-Douri serait devenu un des membres éminents du Majlis Achoura, organe qui sert de Parlement interne à l'Etat islamique. L'imam salafiste estime que c'est lui, et son état-major baasiste, qui sont responsables du meurtre par les flammes du pilote jordanien capturé par Daech, et non les dirigeants de l’Etat islamique, "qui sont sur la voie du prophète". Info ou intox, difficile à établir. Ce qui reste certain, c'est que les baasistes continuent de jouer un rôle au sein de Daech. Reste à savoir leur influence exacte. 

Le juge assassiné, Rauf Rashid Abd al-Rahman avait remplacé le précédent magistrat chargé de juger Saddam Hussein en janvier 2006, Rizgar Mohammed Amin, jugé trop complaisant envers l'accusé. A noter que les deux juges choisis par les Américains et le régime de Bagdad étaient Kurdes, donc peu disposés à la clémence envers l'ancien dictateur. Abd al-Rahman était même originaire de la ville de Halabja, qui avait été bombardée au gaz chimique par les troupes de Saddam Hussein en 1988. 

La condamnation à mort de Saddam Hussein et son exécution par pendaison, en décembre 2006, eurent des effets désastreux. Lors du procès, l'ancien dictateur se drapa dans le nationalisme arabe et l'islam, accusant les Américains et les Israéliens d'avoir divisé l'Irak. Sa mise à mort, filmée sur un téléphone portable et largement diffusée par le régime irakien, fut menée par des miliciens chiites, avides de vengeance envers un dictateur qui avait fait assassiner en 1999 le grand ayatollah Mohammed Mohammad Sadeq al-Sadr, père de Moqtada al-Sadr, figure du clergé chiite irakien. L'ancien dictateur mourut courageusement, en récitant des prières et en accusant ses bourreaux de lâches. Son exécution le 30 décembre 2006, jour de l'Aïd el-Adha, fête où l'on sacrifie un mouton, était une provocation délibérée de la part du pouvoir chiite de Bagdad envers l'ensemble des sunnites, qui soutenaient son régime. Si Saddam Hussein n'était pas encore devenu un martyr des Américains et des chiites pour les sunnites irakiens, il le devint après ce procès bâclé et téléguidé par les vainqueurs. 

Dans le monde arabe sunnite, bien que les opinions publiques ne sont pas dupes envers les dictateurs, Saddam Hussein tend à être considéré comme une victime des Américains et des chiites, surtout en Palestine (où l'on se souvient du soutien financier irakien apporté aux activistes palestiniens). 

On peut donc penser que, au-delà des baasistes nostalgiques de l'ancien régime, Saddam Hussein est devenu un symbole pour l'ensemble des sunnites irakiens, dans leur lutte contre les chiites de Bagdad.

  • "See you in New York !"

Nul besoin de présenter le calife Abu Bakr al-Bagdadi, figure publique de l'Etat islamique, qui attire à lui l'allégeance des sunnites d'Irak, et des troupes djihadistes en Syrie et en Irak. Qu'il détienne réellement le pouvoir à Mossoul, ou qu'il soit la façade d'un groupe d'intérêts, est un mystère. Ce qui est sûr, c'est que le calife n'avait autrefois guère brillé par ses faits d'armes.

Né en 1971 à Fallujah, ville sunnite, refusé de l'armée irakienne pour sa myopie, il s'orienta vers des études de théologie islamique. Quand les Etats-Unis envahissent l'Irak, il prêchait comme imam à la mosquée de Samarra. Était-il alors surveillé par les services secrets de Saddam Hussein, comme salafiste, comme certaines sources l'affirment, ou était-il au contraire un informateur, comme d'autres le prétendent ? Quoi qu'il en soit, Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri (de son vrai nom) rejoint très vite Al-Qaïda en Irak... comme "secrétaire" (selon sa fiche des renseignements américains). En fait, il devient juge religieux d'un territoire contrôlé par les islamistes, chargé d'appliquer la police des mœurs. 

En 2004, de février à décembre, il passe dix mois en captivité au camp américain d'Adder, puis de Bucca, où sont détenus près de 26 000 prisonniers, séparés entre sunnites et chiites. Le futur calife est enregistré comme civil, et non insurgé. Il est identifié comme islamiste, mais pas comme radical. Il ne participe pas à la police islamiste parallèle, interne à la prison, qui force les détenus à suivre la Charia, et organise des jugements religieux. Tant et si bien qu'il est amnistié, et remis en liberté. Accompagné à sa sortie par des réservistes venant de Long Island, il leur lance: "See you in New York !A l'époque, ses geôliers ne prennent pas cela pour une menace. 

En 2007, le futur calife rejoint l'Etat islamique en Irak, où se sont fondus les restes d'Al Qaïda en Irak, dissoute après la mort de son chef al-Zarqawi. En 2010, il devient "émir" du groupe. En 2011, les Etats-Unis l'inscrivent sur leur liste des terroristes les plus recherchés et offrent une prime de 10 millions de dollars pour sa capture.

La désignation par les Etats-Unis de Abu Bakr al-Bagdadi comme chef terroriste fut une faute, pour nombre d'experts. Ils estiment qu'ils refont l'erreur commise avec al-Zarqawi, élément islamiste sans envergure, devenu, après que les Américains l'aient mis en avant, le chef d'Al-Qaïda incontesté en Irak. Pourquoi ? Tout simplement parce que le djihadisme, on ne le dira jamais assez, est financé par l'étranger. En bons investisseurs, les mécènes arrosent des "produits" qui montent, qui fonctionnent. Etre désigné par les Américains équivaut à une garantie...




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire