Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mercredi 4 février 2015

Flames of war

La récente exécution par le feu du pilote jordanien Maaz al-Kassasbeh par l'Etat islamique fait frémir. Que peut-on en dire, au delà de ce nouveau raffinement de cruauté dont fait preuve Daech ?




- Aux Occidentaux, le message est simple: nous sommes sans pitié, nous ne sommes pas une armée conventionnelle, nous ne respectons rien, vous ne nous vaincrez jamais selon vos standards, vos méthodes. 


- Aux Jordaniens, et au monde arabe, le message l'est tout autant: voilà le sort réservé aux militaires arabes qui pactisent avec les Occidentaux contre nous. Daech, qui ne fait rien à moitié, a diffusé sur ses réseaux les noms, les photos et les adresses des pilotes jordaniens qui participent aux frappes contre l'Etat islamique, en promettant une récompense pour leur élimination.


La manœuvre est double: dégoûter les opinions publiques arabes, peu enclines à participer à une guerre contre des "frères" aux côtés des Occidentaux. Cela a déjà rencontré un certain écho en Jordanie, où des manifestations se sont tenues, pour critiquer l'engagement du pays dans l'offensive contre Daech. Dans le même mouvement, l'Etat islamique prend le risque de mobiliser encore plus contre lui. Mais plus les bombes tomberont sur son territoire, en Syrie et en Irak, et plus les populations locales se retrouveront enrôlées dans son combat, de gré ou de force.

L'exécution du pilote est aussi une déclaration de guerre spécifique contre la Jordanie, future cible de Daech. Le Royaume hachémite est très fragile. Plus de 30 % de la population est Palestinienne. Aux milliers de réfugiés irakiens qui ont fuit le pays après l'invasion américaine en 2003 s'ajoutent plus de 500 000 Syriens qui ont échappé à la guerre civile. 

Le gouvernement jordanien est modéré, en paix avec Israël, et pro-occidental. Amman abrite la principale station de la CIA de la région. Le roi Abdallah est surnommé "l’Écossais": sa mère était Britannique, sa langue maternelle est l'anglais et non l'arabe. Sa Majesté a fait le déplacement à Paris lors de la manifestation "Charlie" le 11 janvier dernier, en dépit du danger pour lui que représentait sa présence : marcher pour défendre Charlie Hebdo équivaut dans le monde musulman à être un ennemi de l'islam. Pour cette raison, aucun autre chef d'Etat musulman n'a fait le déplacement, hormis le président palestinien "laïque" Mahmoud Abbas, et les présidents Ibrahim Boubacar Keita du Mali, et Mahamadou Issoufou du Niger, "littéralement convoqués" par la France, qui protège leurs régimes, selon l'africaniste Bernard Lugan (source ici). 


La population jordanienne est travaillée depuis des décennies par les islamistes, tenus à l'écart du pouvoir par le régime. Daech compte déjà de nombreux sympathisants dans l'Est du pays, proche de la province irakienne sunnite d'Al-Anbar, aux mains des insurgés. Le danger de contagion est réel.


Pendant ce temps, en Irak, le gouvernement chiite de Bagdad a pris enfin une décision salutaire contre Daech: le bannissement de la fonction publique des cadres du Parti Baas, au pouvoir sous Saddam Hussein, serait bientôt levé (lien ici). Il était temps. La purge des baasistes en 2003, opérée par les Américains et confirmée par les chiites, a nourri toutes les rébellions sunnites, jusqu'à la prise de Mossoul par Daech cet été. L'Etat islamique a pu compter sur le soutien décisif d'anciens officiers et militaires baasistes  en Irak. L'ancien bras droit de Saddam Hussein et vice-président de l'Irak, Izzat Ibrahim al-Douri, est toujours actif, à la tête de rebelles baasistes, s'alliant ponctuellement avec Daech contre le régime de Bagdad et les Américains. Réintégrer les cadres du régime de Saddam Hussein, et avec eux, la communauté sunnite, est une condition sine qua none pour couper l'herbe sous le pied de Daech. Plus efficace que les frappes de la coalition, et les clips gouvernement anti-radicalisation. 



  • Post-Scriptum: sur Twitter, on fait aujourd'hui état de la "décapitation" d'un "prêtre chrétien" à Mossoul, par l'Etat islamique (ici). Gare au sensationnalisme. La réalité est que tous les prêtres catholiques et orthodoxes ont fui Mossoul après l'ultimatum de Daech contre les chrétiens, en juillet 2014. Il s'agit donc soit d'une intox, soit d'une erreur (certains sites arabes parlent d'un ismaélien -chiite "hérétique"). Ou alors, il s'agit d'un pasteur protestant clandestin, ou encore de quelqu'un qui aurait été pris pour un chrétien. En tout cas, la prudence est de mise, même s'il est tentant de noircir à loisir les sbires de l'Etat islamique.

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