Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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jeudi 19 février 2015

Happy Birthday, Mr President !

Il y a des anniversaires effrayants. Le 17 mars 2011, la France, pesant de tout son poids, arrachait au Conseil de sécurité de l'ONU la résolution 1973, pour "protéger la population de Benghazi", ville de l'est libyen soulevée contre le régime de Kadhafi. Le 19 mars, les avions français bombardaient les troupes loyalistes. La guerre de Libye commençait. Nous y sommes encore. Quatre ans plus tard, presque jour pour jour, des djihadistes se revendiquant de l'Etat islamique égorgent des travailleurs expatriés égyptiens, parce qu'ils étaient chrétiens coptes. 

Il faut se rappeler, en mars 2011, l'unanimisme politico-médiatique qui prévalait: il fallait sauver Benghazi d'un "génocide", rien de moins. Droite sarkocue, et gauche inconsistante étaient sur la même longueur d'onde. Aucune voix dissidente, si ce n'est le Troll de Montretout (lui), qui, alors que les rebelles, appuyés par l'aviation française, donnaient l'assaut sur le dernier réduit kadhafiste de Syrte, déclarait sa flamme au colonel libyen. De la provocation bonne pour les dîners, qui ne valait guère mieux que les hystéries inverses. 

Mouammar Kadhafi n'était pas seulement un dictateur à poigne, réprimant les islamistes, et surveillant les migrants africains en route vers l'Europe. Il incarnait une unité libyenne qui n'existe plus aujourd'hui: par des mariages et des alliances, lui qui venait d'une sous-tribu de l'ensemble clanique Maghara, majoritaire en Tripolitaine (ouest) s'était uni aux Warfallah, puissante tribu de la Cyrénaïque (est). La mosaïque tribale libyenne était donc rassemblée, de même que les deux pôles du pays.

En 1993, certains clans warfallah commencèrent à se détacher du régime, et tentèrent un putsch, réprimé dans le sang. Ils trouvèrent un écho favorable en Cyrénaïque, qui était de plus un fief de l'ex-monarchie senoussi, renversée en 1969 par Kadhafi. Les mémoires sont longues. En 2011, c'est donc logiquement que l'est libyen se souleva contre le régime, tandis que l'ouest demeurait fidèle, ainsi que les Touaregs du sud du pays. Bien entendu, de nombreux cadres du régime, pressés par les Etats-Unis, virent là une belle occasion de renverser le vieux dictateur et de le remplacer (tel Moustaffa Abdel Jalil, ministre de la Justice, bourreau des infirmière bulgares, et nouvel ami de BHL, qui devint le visage de la rébellion à l'étranger) . Et, évidemment, tout ce que le pays comptait comme islamistes réprimés se jeta dans la rébellion, attirant nombre de combattants étrangers. 

Bien sûr, ces subtilités ne pouvaient pas se vendre aussi bien que les bobards de BHL et Sarkozy sur un "peuple-se-soulevant-d-un-seul-homme-contre-un-méchant-dictateur". Le but de la guerre était la chute de Kadhafi, rien d'autre, tout comme celle d'Irak en 2003 pour Saddam Hussein. Mais en éliminant Kadhafi, nos dirigeants anéantirent l'unité libyenne, et précipitèrent le pays dans le chaos. 

En effet, sitôt le régime détruit, les rebelles "démocrates" s'entre-déchirèrent. Quatre ans plus tard, trois forces sont en présence: d'un côté, le gouvernement issu de la rébellion, qui a dû fuir l'anarchie et s'est réfugié dans l'est, adossé à l'Egypte. De l'autre, les islamistes, divisés, mais dont la force de frappe est puissante, et dont certains se rassemblent sous la bannière unitaire de l'Etat islamique. Entre les deux, des milices incontrôlées, plus ou moins islamistes. 

En coulisses, la tribu de l'est des Warfallah s'est violemment brouillée avec les islamistes, qui, gavés de leur idéologie wahhabite, ont détruit des sanctuaires et des tombeaux de saints musulmans en Cyrénaïque, préfigurant les saccages de Mossoul de l'été dernier. Un iconoclasme impardonnable pour les clans locaux, attachés à leurs traditions. Les islamistes sont donc implantés en Tripolitaine, où ils ont suscité un gouvernement fantoche dans la capitale. L'Etat islamique djihadiste se retrouve donc entre ces deux pourvoir, mais a des liens avec celui contrôlé par les islamistes.

Ironie du sort, le "gouvernement" officiel libyen n'a plus que de deux forces pour résister aux islamistes: le général Haftar, ex-officier de Kadhafi, "retourné" et exfiltré par la CIA dans les années 1980, et... les anciens dignitaires du régime déchu ! Signe de cette étonnante alliance, le sort du fils de Kadhafi, Seïf el-Islam. Successeur désigné de son père, formé en Occident, il est mis aux arrêts depuis 2011 par la tribu berbère Zenten. Celle-ci le garde "au chaud", au cas où il pourrait servir, comme dirigeant potentiel. En effet, il est lié aux tribus de l'ouest par sa famille, et pourrait rétablir l'unité libyenne, comme son père. Imaginez le tableau: un Seïf el-Islam, parvenu au pouvoir dans une Libye réorganisée (à quel prix ?), recevant en visite d'Etat, sans rancune, car business oblige, les dirigeants occidentaux qui assassinèrent son père, et parmi eux, un Nicolas Sarkozy réélu...

Nicolas Sarkozy avait fait de la guerre libyenne une affaire personnelle. Avec la constance qu'on lui connaît, il avait reçu les dirigeants rebelles à l'Elysée, alors que les marches du perron étaient encore fraîches des babouches du colonel Kadhafi, indécemment reçu fin 2007. Il est directement responsable du chaos actuel. La situation présente devrait faire taire son fan-club à jamais. Aux Etats-Unis, il serait passé devant une commission d'enquête parlementaire.

Mais nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Donc profitez, Mr President, et encore Happy Birthday.

PS: on apprend que le Qatar vient de rappeler son ambassadeur au Caire, suite aux frappes égyptiennes contre l'Etat islamique en Libye. Rien d'étonnant quand on sait que le petit émirat a financé largement les islamistes, depuis le début de la "révolution" libyenne de 2011, et qu'il soutient encore nombre de milices et groupes djihadistes locaux. En juin dernier, des avions militaires qataris avaient livré au grand jour des armes aux hommes de Abdel Hakim Balhaj, chef de guerre islamiste. Alors, Sarkozy, toujours "aucune preuve" que le Qatar soit derrière le terrorisme ? 


PPS: Dans son excellent La Vérité sur notre guerre en Libye (2012) Jean-Christophe Notin donne quelques révélations sur la croisade démocratique. Kadhafi fut intercepté par des avions français et américains, dans sa fuite de Syrte, le 20 octobre 2011. Il fut ensuite capturé par les rebelles, qui l'assassinèrent froidement, après l'avoir battu et sodomisé (l’humiliation suprême dans le monde arabe). Un crime de guerre en bonne et due forme. Par ailleurs, des forces spéciales françaises, envoyées pour éliminer le fils du colonel, Seïf-el-Islam, se heurtèrent à des barbouzes russes, chargés, eux, de le protéger... En effet, la Russie, après avoir laissé dans un premier temps les Occidentaux s'en prendre à Kadhafi (pour le punir d'avoir pactisé avec les Américains et s'être détourné de Moscou, à partir de 2003), essaya par la suite de sauver quelques dignitaires du régime. 

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