Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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lundi 9 février 2015

La guerre, remède contre l'autisme ?

Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage. Le profil psychologique de Vladimir Poutine établi par l’Office of Net Assesment du Pentagone, diagnostiquant un "désordre autiste" (datant de 2008, mais opportunément diffusé à la presse ces jours-ci), est la dernière trouvaille visant à discréditer le leader russe, et à nourrir la stratégie de la tension entre Moscou et l'Occident sous tutelle américaine. Mais la ficelle est trop grosse: "tout ce qui est excessif devient insignifiant", disait Talleyrand. 

C'est à se demander qui est réellement victime d'autisme. Les Américains, qui sous-entendent qu'ils pourraient fournir des armes aux troupes de Kiev contre les rebelles russophones ? Les journalistes de Libération, qui multiplient les titres guerriers ? Cette dernière attitude n'est pas étonnante: il n'est pas plus belliqueux qu'un civil, ne connaissant rien à l'armée, au prix du sang, et prisonnier de son idéologie. Tous les militaires le savent. 

Depuis des années, la Russie poutinienne est la cible des médias occidentaux: conservatrice, homophobe, soutien de la Syrie et de l'Iran. En revanche, ces mêmes médias vertueux ne voient pas que le crime principal de Moscou est de s'opposer à l'hégémonie mondiale américaine, notamment sur son propre pré carré. Depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis cherchent à refouler la Russie hors de sa zone d'influence. Cela a commencé en Serbie, avec la guerre du Kosovo en 1999, cela s'est poursuivi avec les "révolutions colorées", l'adhésion des Etats baltes à l'OTAN, et aujourd'hui, la partition de l'Ukraine, berceau de la civilisation russe. 





Est et Ouest de l’Ukraine : le lourd contentieux historique

On peut dater le début du conflit actuel en Ukraine par la décision du Parlement ukrainien, issu de la "révolution de Maïdan", d’abolir le bilinguisme de la République d’Ukraine, supprimant ainsi le statut officiel de la langue russe, et faisant basculer la région russophone de Donetsk dans le séparatisme. 
Cette décision dramatique fut prise sous la pression des groupes nationalistes de l’Ouest du pays. Les Ukrainiens de l'Ouest sont culturellement proches des Polonais. Ils ont appartenu à la sphère austro-hongroise jusqu’en 1918, sont de confession gréco-catholique (donc hostiles aux orthodoxes russes), et furent brimés par la Russie puis par l’URSS. En face, l'Ukraine de l'Est est russophone et orthodoxe. Beaucoup d'Ukrainiens de l'Ouest collaborèrent avec les Allemands pendant la Seconde guerre mondiale contre Moscou : un passé dont ils sont fiers, certains se réclamant carrément des milices ukrainiennes intégrées à la SS, ce qui choque les Russes, qui cultivent le souvenir obsessionnel de la "grande guerre patriotique" contre le "fascisme". En Orient, la mémoire est particulièrement longue et vivante. Les siècles de haines et de frustrations ne s’oublient pas.
Au sein du gouvernement ukrainien, les nationalistes de l’Ouest ont un allié de poids en la personne du Premier ministre Iatseniouk, plus radical que le président Porochenko, oligarque dont l’élection avait été plus ou moins acceptée par Moscou. Le Premier ministre a pour but de s'extraire définitivement de l'influence russe, et de s'arrimer au camp occidental. 

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Dans le Dombass, une guerre civile sous-traitée

Comme à chaque fois, la Russie manie le bâton et la carotte.
Bâton: le Kremlin soutient les séparatistes russophones, qui tiennent Donetsk et sa région, et mettent en déroute l'armée ukrainienne. 
Carotte: Moscou ne cesse de tendre la main à l'Ukraine, pour lui proposer une solution politique. L'offre de Poutine est de transformer le pays en Etat fédéral, avec une large autonomie pour l'Est russophone. Ce qui est pour l'instant refusé par le gouvernement ukrainien. 
Bâton: les séparatistes russophones furent d'abord encadrés par des barbouzes, tel Igor Girkin, ancien officier du GRU, le service de renseignement de l’Armée rouge, qui fut l'homme de main de Moscou en Bosnie, aux côtés des Serbes, dans les années 1990. C’est au nom de cette solidarité slave orthodoxe que des volontaires serbes accourent désormais dans le Dombass pour prêter main-forte aux Russes.
En août 2014, les Ukrainiens infligeant des pertes aux séparatistes russophones, des unités régulières russes intervinrent dans la région de  Donetsk, brisant les troupes ukrainiennes. Celles-ci sont incapables de reprendre le dessus. Le gouvernement de Kiev sous-traite donc l’essentiel des opérations à des bandes liées aux nationalistes, comme le régiment Azov, qui arbore l’insigne de la division SS Das Reich. L’objectif est de provoquer, par leur violence, une intervention ouverte de la Russie, qui permettrait celle de l’OTAN. Nous y sommes. 

La guerre, remède contre l'autisme ?

Les déplacements de Angela Merkel et François Hollande à Kiev puis à Moscou, ces derniers jours, apparaissent comme une offre de négociations honnête, mettant toutes les parties en présence. Mais il s'agit aussi d'un ultimatum, avec pour menace l'intervention de l'OTAN dans le Dombass. La marche "Charlie" du 11 janvier, avec tous les chefs d'Etat occidentaux réunis, ressemblait à ce titre fort à une coalition anti-russe. 
Mais Vladimir Poutine sait que les Etats-Unis, âme de l'OTAN, déjà occupés par Daech au Moyen-Orient, ne peuvent mener deux offensives à la fois. Il sait aussi que, malgré la Pologne et les Etats baltes, qui poussent à la confrontation avec Moscou, l'Allemagne n'acceptera pas un conflit de grande envergure qui menacerait son économie.
Voilà donc ce qui risque de se passer: les livraisons d'armes américaines et occidentales aux Ukrainiens, déjà en cours, vont continuer, de manière plus ou moins officielle. Le débat sur fournir à l'Ukraine des armes "non létales" n'est que pure communication. Cela nous ramène aux vieilles opérations de la CIA pour armer les guérilleros anticommunistes du Nicargua dans les années 1980, ce qui ne rajeunit personne. En attendant, l'Union européenne, poussée par les Etats-Unis, va essayer d'accroître les sanctions contre la Russie. 
Pourtant, la Russie ne lâchera pas les rebelles de Donestsk, et jusqu'à présent, les armes envoyées aux Ukrainiens n'ont pas eu d'effet décisif sur le terrain. Moscou est patient. Lorsque les deux camps seront saignés, le Kremlin pourra proposer à nouveau son offre de solution politique à l'Ukraine. Un cynisme à toute épreuve. En attendant, le conflit a fait plus de 5000 morts, et un demi-million de réfugiés, la plupart en Russie. 

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