Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 24 février 2015

Qui connaît les Assyriens ?

La nouvelle vient de tomber: 90 chrétiens ont été enlevés par l'Etat islamique dans le nord-est de la Syrie. Le rapt serait le fait de Abou Omar al-Chichani (Abou Omar le Tchétchène), chef djihadiste d'origine géorgienne, qui fit la guerre aux Russes en Tchétchénie avant de passer en Syrie. 

Après l'assassinat de 21 coptes par Daech en Libye, on peut craindre le pire, même si, en Syrie, des enlèvements de chrétiens ont déjà eu lieu, et qu'il s'agissait de prises d'otages en vue d'échange de prisonniers.

Ces chrétiens habitaient des villages tenus par le Syriac Military Council, une milice chrétienne assyrienne, qui combat depuis le début de la guerre civile en Syrie contre le régime d'Assad, et contre l'Etat islamique. Cette milice lutte notamment aux côtés des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD), un mouvement socialiste kurde, devenu célèbre à la bataille de Kobané. Une alliance paradoxale, quand on connaît l'histoire tourmentée de cette minorité chrétienne, longtemps persécutée par les Kurdes.

Les Assyriens (ou "Assyro-chaldéens") sont des chrétiens qui se retrouvent par leur utilisation du dialecte néo-araméen, dérivé de l'araméen. Cette spécificité culturelle les distinguent des Arabes, et ils se défendent de l'être, se rattachant plutôt à l'ancienne civilisation babylonienne.  Ils sont catholiques (Eglise chaldéenne, Eglise syriaque catholique), ou orthodoxes (Eglise syriaque orthodoxe), avec une minorité protestante. A noter que l'Eglise assyrienne "historique", réputée avoir été fondée par l'Apôtre Thomas, porte le beau nom d'Eglise de l'Est, ou Eglise de l'Orient, plus connue sous le nom de l'Église apostolique assyrienne de l'Orient. Conséquence des exils et des aléas de la communauté assyrienne, le patriarche de cette Eglise autocéphale, Dinkha IV, réside dans la banlieue de Chicago...

Jusqu'à la Première guerre mondiale, les Assyriens vivaient sur un territoire qui regroupe actuellement la Turquie de l'est, l'Irak, la Syrie, l'Iran, la Géorgie et l'Arménie. Massacrés en 1915 par les Turcs, aux côtés des Arméniens, parce que chrétiens, les Assyriens cherchent la protection des Français et des Britanniques, qui leur promettent une autonomie après la victoire. Londres s'avance même, en promettant un Etat assyrien. Mais après la destruction de l'Empire ottoman par le Traité de Lausanne en 1923, les Assyriens se retrouvent répartis entre la Syrie (sous mandat français) et l'Irak (sous mandat britannique). Quant aux Assyriens de Turquie, les survivants du génocide s'exilent dans le Caucase ou en Iran. 

En Irak, les Assyriens servent d'auxiliaires aux Britanniques dans leur emprise coloniale, puis ces derniers les lâchent brutalement. Confrontés à l'hostilité des Kurdes, qui participèrent au génocide de 1915 avec les Turcs, et qui vivent sur le même territoire qu'eux, les Assyriens d'Irak tentent de se réfugier en Syrie. Rejetés par les Français, ils sont arrêtés et décimés par les troupes irakiennes, dirigées par des officiers kurdes, lors des combats de Semmel, en 1933. Une importante communauté parvient néanmoins à se maintenir, à Bagdad, et dans la région de Mossoul. Tolérée sous Saddam Hussein, elle subit depuis 2003 de nouvelles persécutions, et nombre de ses membres s'enfuient en Occident (en France, ils se fixent à Sarcelles). L'exil des chrétiens de Mossoul, à l'été 2014, est le dernier coup porté contre cette communauté.

En Syrie, les Assyriens ont subi l'arabisation forcée du régime d'Assad. Ceux qui vivent dans le nord-est, loin de Damas, ne se sentent pas donc redevables envers lui. En 2011, quand la guerre civile éclate, ils se constituent en milice, avec le Syriac Military Council, et tiennent la difficile ligne de crête de combattre à la fois le régime, et à la fois les djihadistes. En revanche, les Assyriens présents à Damas et dans l'ouest, contrôlés par le régime, sont loyaux et plus favorables envers lui. Le régime d'Assad, incapable de contrôler le nord-est syrien, a abandonné le terrain aux Kurdes et à leurs supplétifs assyriens, qui se retrouvent seuls face à l'Etat islamique. Appelant à l'aide la diaspora, les Assyriens ont sollicité l'appui d'émigrés et de volontaires étrangers (dont des "cow-boys" américains, repérés par les médias français). En Irak, une autre milice a été constituée sur un petit territoire assyrien, mais c'est une exception au sein des chrétiens locaux.

Parmi les chrétiens persécutés en Irak, la démoralisation et l'humiliation dominent. Pour certains, constituer des milices, en vue de reprendre les villages conquis par l'Etat islamique serait un moyen de retrouver leur fierté. Pour d'autres, ce serait courir le risque d'être de la chair à canon, manipulée par les belligérants. Le patriarche chaldéen Louis Sako, de Bagdad, n'y est pas favorable: "cette forme de sectarisme ferait de nous des cibles bien identifiées et faciles à décimer". 

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