Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 3 février 2015

Shah perché

La nouvelle a fait grand bruit, et a suscité une indignation méritée: en réponse aux caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo, 'l'Iran" (sic) organise une compétition internationale de dessins sur l'Holocauste. C'est la seconde édition, après une première qui s'est tenue en 2006. Le premier prix est récompensé à hauteur de 12.000 dollars.


L'information a été largement diffusée, blâmée dans la presse comme preuve supplémentaire de l'antisémitisme et de la barbarie iranienne, saluée sur quelques sites soraliens et prétendument "antisionistes". Creusons un peu. 

En réalité, ce n'est pas "l'Iran", l'Etat iranien, de son nom officiel, la République islamique d'Iran, qui organise une telle compétition, mais le centre culturel Sarcheshmeh et la Maison de la caricature irannienne. Ces deux organes sont liés à la municipalité de Téhéran, non au gouvernement.

La mairie de Téhéran est traditionnellement aux mains de l'aile dure des conservateurs iraniens. En 2005, Mohammad Bagher Ghalibaf a succédé comme maire de la capitale à Mahmoud Ahmadinejad, dont les provocations anti-occidentales et contre Israël n'ont pas besoin d'être rappelées. Réélu en 2013, le maire est un ancien dignitaire des Gardiens de la révolution, armée indépendante veillant à l'orthodoxie islamique du régime. Il est donc peu étonnant de voir des organes municipaux servir la propagande "antisioniste" et radicale d'une mairie conservatrice. 

Contrairement à l'image véhiculée en Occident, l'Iran n'est pas une dictature centralisée, aux mains des "ayatollahs", ou encore d'un seul homme, même si Ahmadinejad était parfait dans ce rôle de "méchant", de "nouvel Hitler". Le régime iranien est un lieu d'équilibres complexes entre différents clans, différentes tendances, différentes visions du pays, qui se neutralisent les uns les autres, se partagent le pouvoir, s'allient.

Le véritable chef de l'Etat iranien est le Guide suprême de la Révolution islamique, l'Ayatollah Ali Khamenei. C'est lui qui arbitre les conflits politiques. Après avoir favorisé la tendance conservatrice dure, avec Ahmadinejad (qui n'était dès lors que sa créature, et non le dictateur incontesté qu'on nous a présenté), il a orchestré la montée en puissance d'un courant plus modéré, d'abord avec Mir Hossein Moussavi, candidat malheureux à la présidentielle de 2009. Ce dernier échoua à renverser le clan conservateur, et fut donc lâché par le Guide suprême. L'opération fut plus réussie en 2013 avec l'actuel Président, Hassan Rohani, membre, comme Khamenei, du clergé chiite.


Hassan Rohani, tel un chat persan faisant patte de velours, déploie toute son habileté pour desserrer l'étau dans lequel les Occidentaux ont enfermé l'Iran. Cela passe nécessairement par un effort de "dédiabolisation" vis-à-vis d'Israël et de la communauté juive américaine. Rohani et son très doué ministre des Affaires étrangères Javad Zarif, connaissant l'idolâtrie occidentale envers les réseaux sociaux et la communication en général, ont donc twitté leur bienveillance à l'égard des Juifs d'Iran, et ont assuré que l'Iran n'avait jamais nié l'existence de la Shoah.



A noter, à ce stade, que, si les Juifs iraniens sont des citoyens de seconde zone, tout comme les chrétiens arméniens et assyriens, ils disposent néanmoins de structures propres (hôpitaux, écoles...) et d'un siège au Parlement. Une situation introuvable dans le monde musulman sunnite. 

Le gouvernement iranien, "modéré", cherche donc l'apaisement international, alors qu'il combat l'Etat islamique en Irak, se retrouvant "allié" des Etats-Unis. Il n'a donc aucun intérêt à provoquer l'Occident par un concours de caricatures sur la Shoah. En revanche, les éléments conservateurs iraniens, eux, ont intérêt à provoquer le gouvernement sur ce terrain, et à galvaniser leurs troupes, dopées à l'antisémitisme. 

Au-dessus de la mêlée, il est probable que le Guide suprême compte les points, prêt à siffler la fin de la partie, en aidant un camp contre l'autre. Contradiction interne ? Non, complexité persane. Trop complexe, sans doute, pour les News Rooms... 




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