Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 17 février 2015

Sissi imperator

Le maréchal-président égyptien Abdel Fatah al-Sissi est sur tous les fronts. Directement visé par l'Etat islamique, après l'assassinat des chrétiens coptes, il se prépare à intervenir en Libye, notamment avec les avions de combat français Rafale.

Cette vente a suscité des concerts de protestations dans le tout-Paris: « moralement pas très reluisant », selon Le Monde, « pacte de sang avec un régime totalitaire » selon l’ex-ministre Rama Yade, « la France enterre la révolution égyptienne » affirme même Le Point. En effet, Al-Sissi est la bête noire des médias occidentaux, depuis qu’il a renversé les Frères musulmans en juillet 2013.
Il existe en Occident depuis la révolution égyptienne de 2011 une forte sympathie à l’égard des Frères musulmans. Ces derniers sont perçus comme des pionniers de la démocratie, qui ont légitimement gagné les élections libres, et qui ont été injustement renversés.

C’est une grande naïveté que d’oublier qui sont les Frères musulmans. La confrérie a été fondée en 1928 par Hassan al-Bana, grand-père du médiatique Tariq Ramadan, en réaction à deux phénomènes : la destruction de l’Empire ottoman, par les Français et les Britanniques après la Première guerre mondiale, et la montée d’un nationalisme arabe laïcisant, adoptant le style de vie et les méthodes occidentales. Son objectif fut de « ré-islamiser » les musulmans, et de porter un islam politique, capable de fédérer à nouveau la communauté islamique transnationale, l’Oumma. Persécutés par les nationalistes de Nasser, les Frères musulmans sont devenus les opposants tolérés de Anouar al-Sadate (qui fut pourtant assassiné par leurs militants, en 1981), puis de Hosni Moubarak. C’est avec la confrérie que l’armée égyptienne, en 2011, a négocié le départ du dictateur sortant.

Après avoir attendu des décennies pour prendre enfin le pouvoir, les Frères musulmans l’ont perdu par orgueil. Ils jouissaient alors du soutien sans limites des Etats-Unis, persuadés que la confrérie était prête à devenir « démocrate-musulmane » (et tous les médias occidentaux, peu ou prou, gobèrent cette hypothèse), et du Qatar, vieux soutien idéologique et financier des Frères. Mais en Egypte, la population n’était pas unanimement prête à les suivre : le candidat de la confrérie à la présidentielle de mai 2012, Mohamed Morsi, ne l’emporta que de justesse, avec un petit score de 51,7 %. Face à lui, le général Chafik, ancien Premier ministre de Moubarak, rassembla sur son nom 48 % d’électeurs résolument hostiles aux Frères musulmans.

Malgré la fragilité de son pouvoir, la confrérie voulait faire passer en force une Constitution islamiste. Le 22 novembre, le président Morsi signa un décret l’autorisant à prendre les pleins pouvoirs : véritable coup d’Etat, qui révélait le but ultime des Frères, faire de l’Egypte une théocratie. Une protestation populaire prit alors forme, relayée par la bourgeoisie du Caire et par la minorité chrétienne copte, désireuses de ne pas subir l’islamisation. Fin juin 2013, des millions d’Egyptiens manifestaient dans les rues contre Morsi. Le chef de l'armée, le maréchal Al-Sissi, décida alors de passer à l’action, et déposa le président, le 3 juillet. Le coup d’Etat militaire signait le glas des Frères musulmans, et la fin de l’influence américaine en Egypte : pour avoir soutenu à bouts de bras le président Morsi, l’ambassadrice Anne Patterson fut expulsée sans ménagement.

Détenant le pouvoir d’une main de fer, le maréchal-président Al-Sissi a le soutien d’une large partie de la population, dégoûtée des Frères musulmans, et de la minorité copte. Il est décidé à poursuivre un double chantier : éliminer la confrérie, et sortir de la tutelle américaine.

Comme tous les dictateurs, Al-Sissi réprime, sanctionne, embastille. Ses troupes ont massacré entre 600 et 2500 partisans des Frères musulmans en une seule journée, lors de l'assaut sur la place Rabia du Caire, le 14 août 2013. Sommes-nous donc réduits à l'éternel et injuste dilemme tyrannie versus islamisme ? Pourtant, on peut affirmer que le régime militaire égyptien n'est pas une dictature « comme les autres ». 

L’éradication des Frères musulmans par le régime passe par une persécution sanglante, mais aussi par une réfutation officielle de l’islamisme. Dans un discours prononcé à l’université islamique Al-Azhar le 28 décembre 2014, Al-Sissi a appelé à rejeter l’extrémisme religieux, et à « révolutionner » l’islam. Rien de moins. 


En outre, c'était une pratique des régimes arabes nationalistes de Syrie et d'Irak que de tolérer les chrétiens. Simplement les tolérer. En s'affichant avec le Pape copte, à la messe de Noël 2015, en annonçant que le gouvernement égyptien allait construire une église en mémoire aux coptes assassinés, Al-Sissi fait plus que cela. Il les présente comme des Égyptiens à part entière. Certes, c'est un calcul politique: le régime a besoin du soutien copte (qui pèse tout de même entre 8 et 10 % de la population), et l'Eglise ne peut survivre qu'avec lui. Mais pour les chrétiens, après des décennies de vexations, sinon de persécutions, c'est un véritable soulagement. 

Al-Sissi veut donc s’émanciper du giron américain. Cela se traduit par une diversification des partenaires étrangers. Les 9 et 10 février, en pleine crise ukrainienne, Al-Sissi a reçu Vladimir Poutine au Caire. Moscou va construire la première centrale nucléaire de l’Egypte. L’achat de Rafales français est un autre signe de rupture vis-à-vis de la suzeraineté américaine.

Cet achat est aussi dicté par une nécessité stratégique. L’Egypte se prépare à intervenir militairement en Libye voisine, où Daech s’installe progressivement. Al-Sissi a besoin des avions français pour briser cette extension naissante de l’Etat islamique. Un foyer djihadiste que les Occidentaux ont contribué à créer, avec la guerre en Libye de 2011.

Le rééquilibrage géopolitique opéré par l’Egypte est considérable. Plutôt que de se focaliser sur l’autoritarisme, certes réel, du régime du Caire, il faut retenir l’indépendance prise par le pays arabe le plus peuplé, avec plus de 92 millions d’habitants, à l’égard de l’islamisme et de la tutelle américaine. Une audace qui prouve la singularité de l’Egypte, « seule nation arabe », selon Anouar el-Sadate : « les autres sont des tribus avec des drapeaux ». 

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