Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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dimanche 15 mars 2015

Back to the Real(politik)

Après la visite mandatée des parlementaires français à Damas, le Secrétaire d’État américain John Kerry a encouragé Bachar al-Assad à participer aux négociations avec l'opposition. Il reconnaît ainsi implicitement reprendre langue avec le dictateur syrien.

Symboliquement, un tabou a été brisé: après quatre ans de guerre, plus de 200 000 morts et près de 3 millions de réfugiés, le régime syrien est toujours debout, et il redevient un protagoniste légitime, avec qui l'on peut discuter. Il est loin, le temps où il était banni et promis au renversement ! C'est un retour progressif à la realpolitik, hors des bons sentiments.

Officieusement, cela fait depuis septembre dernier que les États-Unis ont conclu un deal avec le régime syrien. Pour frapper l’État islamique, les Américains avaient besoin de circuler librement dans l'espace aérien syrien, sans craindre des tirs de la part des troupes régulières (qui auraient été marginaux, mais gênants). Les Syriens se sont empressés d'ouvrir leur espace aérien, en échange de quoi, les avions occidentaux n’abatteraient pas les hélicoptères du régime, qui bombardent toujours les positions rebelles. 

Depuis sept mois, donc, se tolèrent dans le ciel de Syrie des avions occidentaux et des hélicoptères du régime, les uns frappant Daech, les autres les rebelles de l'Armée syrienne libre. Ce marché a été dénoncé par l'opposition syrienne, mais le peu d'écho qu'elle a rencontré met en lumière la nouvelle donne: face à l'Etat islamique, le régime de Damas est redevenu fréquentable pour l'Occident. 

Le plan des services secrets syriens, formés à la bonne école de la Stasi et du KGB dans les années 1970-1980, quand la Syrie faisait partie des alliés du bloc soviétique, était bon. En favorisant la montée des islamistes au sein de la rébellion, en libérant des milliers de prisonniers, et en ciblant les modérés, ils ont permis l'avènement du Front al-Nosra, puis de Daech, et la marginalisation de l'opposition nationaliste, laïque et modérée. L'Armée syrienne libre est aujourd'hui désorganisée, et réduire à revendre aux djihadistes les armes livrées par les Occidentaux (comme des missiles français Milan...): un peu comme certains "Blancs" russes le faisaient avec les "Rouges" bolchéviks dans la guerre civile russe, au lendemain de la Première guerre mondiale.

Le régime syrien se retrouve donc quasi-seul face à Daech, dans le statut salutaire de moindre
mal. Mais le moindre mal, même en géopolitique réaliste, n'est jamais satisfaisant. Machiavel est habile pour le court et moyen terme, nettement moins pour la longue durée. Or, résoudre le conflit syrien pour quelques années ne servirait en rien aux populations. Il faut s'attaquer aux sources profondes.

Le conflit syrien est l'étape supplémentaire de la guerre civile de 1982, qui opposa le régime (contrôlé par la minorité alaouite, rappelons-le) et les Frères musulmans, qui exprimaient le ressentiment de la majorité sunnite. Ces derniers furent écrasés dans le sang. Aujourd'hui, c'est le match retour des sunnites, dont la vengeance permet à l’État islamique de prospérer (même chose en Irak avec les sunnites, unis contre le pouvoir chiite de Bagdad). Il faut donc permettre l'avènement d'un gouvernement faisant une place aux sunnites, tout en donnant des garanties de survie aux alaouites et aux chrétiens, mis dans le sac des défenseurs du régime.
Bachar al-Assad est discrédité, son nom est entaché du sang de milliers de tués, prisonniers, torturés. Un accord avec la frange modérée de l'opposition, prête à négocier avec le régime, serait difficile à trouver s'il restait au pouvoir. Son maintien au pouvoir risque de conforter les radicaux.  "Que Bachar s'en aille, et l’État islamique perdra la moitié de ses hommes, même si le régime est toujours là", disent certains pontes de l'opposition modérée. Mais son départ, pour l'instant, ne semble pas d'actualité.

Bachar, en bon Oriental, joue le temps long. Il sait également que dans la région, la figure du chef est symboliquement très forte. S'il s'en allait, même en laissant des hommes aux commandes, l’État pourrait s'effondrer, comme cela s'est passé avec Saddam Hussein en Irak, et en Libye avec Kadhafi. Il a tout intérêt à faire durer le statu quo.

Quant aux Kurdes syriens, encensés en Occident, leur objectif est d'arracher une autonomie, voire une indépendance. La disparition du régime dans les zones qu'ils contrôlent leur ont permis de l'acquérir. Pas sûr qu'ils acceptent de rentrer dans le rang d'une Syrie unie et centralisée.  

En attendant, il faut souhaiter que le réalisme l'emporte un peu plus en diplomatie, cela économiserait quelques années de gâchis.

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