Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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lundi 2 mars 2015

Comment l'Occident crée des monstres

Dans un essai vibrant, Jihad Academy (Fayard), le reporter Nicolas Hénin, fin connaisseur de la Syrie et de l'Irak, restitue sans fard les conflits qui déchirent la région. Il accuse l'Occident d'avoir largement contribué à l'avènement de l’État islamique.

L'ouvrage ne plaira à personne. Ni aux identitaires qui voient dans la défense des chrétiens d'Orient la dernière croisade, ni aux gauchistes en mal de guerre d'Espagne qui portent aux nues les Kurdes de Kobané, ni à ceux qui voient dans l'Etat islamique une réaction compréhensible des musulmans humiliés par l'Occident et Israël, ni enfin aux adeptes de la realpolitik qui justifient la dictature de Bachar al-Assad face aux islamistes. 

Nicolas Hénin a été l'otage de l'Etat islamique en Syrie de juin 2013 à avril 2014. Avec élégance, il ne s'appesenti pas sur sa détention (son geôlier fut le "loup solitaire" Mehdi Nemmouche), et préfère évoquer immédiatement les situations syrienne et irakienne. Il commence par la Syrie, où la révolution de 2011 a dégénéré en guerre civile. 

 - Le régime de Bachar al-Assad: faux laïque, vrai machiavélique: Nicolas Hénin pointe la responsabilité énorme du régime syrien, sous la coupe d'un clan familial (alaouite, mais lié à quelques riches sunnites), dans le pourrissement de la situation. Adepte de la politique du pire, al-Assad a fait libérer des milliers de détenus islamistes de ses geôles au début de la révolution, pour faire prospérer une guérilla extrémiste. Celle-ci s'est incarnée dans le Front al-Nosra, puis dans l’État islamique.

Le régime syrien avait déjà encouragé le djihadisme auparavant: en Irak, à partir de 2003, et au Liban, en 2007. Pour nuire aux Américains, Al-Assad permit le passage sur le territoire syrien de volontaires islamistes venus en découdre avec les GI's. Une véritable "autoroute du Djihad" se mit en place, et elle correspond aujourd'hui à l'axe Raqqa-Mossoul tenu par l’État islamique. Au Liban, les Syriens aidèrent à la constitution du foyer salafiste de Fath al-Islam, dans la ville sunnite de Tripoli, pour entretenir le chaos dans le pays voisin.

La laïcité du régime d'Al-Assad n'est que de façade. La Constitution précise que le président doit être musulman. Allah Akbar est le cri de guerre de l'armée. Certes, les chrétiens sont tolérés, mais ils sont surtout les obligés du régime, qui compte beaucoup sur son image de protecteur des minorités. Le ministre de la Défense syrien, Daoud Rajiha, grec-orthodoxe (tué dans un attentat suicide en 2012), fut nommé par Bachar, non pour "protéger" les chrétiens, mais pour associer leur communauté à la répression.

Enfin, la radicalisation de la révolution syrienne, et l'avènement des islamistes radicaux, pour Nicolas Hénin, tient beaucoup à la violence extrême du régime syrien. Les troupes régulières sous-traitent les combats à des miliciens recrutés par les services secrets, aux soldats du Hezbollah libanais, à des volontaires chiites irakiens ou iraniens, qui pillent les villes reprises. Selon diverses ONG, sur près de 60 000 prisonniers détenus par le régime, 90 % ont été torturés, et 2 300 ont disparu. 

Pour Nicolas Hénin, une solution politique en Syrie est encore possible, en mettant le régime et l'aile modérée de la rébellion à la même table, avec des garanties pour les minorités, mais sans Bachar.

- George W. Bush, créateur de Daech: Pour Nicolas Hénin, "on pourrait dater la naissance de l'Etat islamique à février 2003". Lorsque les Etats-Unis cherchent à "vendre" leur invasion de l'Irak, ils donnent deux raisons principales: l'arsenal chimique détenu par Saddam Hussein (intox), et l'alliance entre le régime irakien et Ben Laden. Intox, également, et faute criminelle: les Américains sortent de leur chapeau l'homme censé faire le lien entre Saddam et Oussama, Abou Moussab al-Zarqaoui. Ce dernier est alors un marginal jordanien, effectivement djihadiste, mais tenu à l'écart des commandants d'Al-Qaïda, qui se cache en Syrie, puis dans le Kurdistan irakien, sans rapport aucun avec le régime de Bagdad.

Promouvoir al-Zaraqaoui comme "super-terroriste" (comme al-Bagdhadi aujourd'hui) va attirer à lui les sponsors financiers du Golfe, et l'aider à s'imposer comme chef des bandes islamistes insurgées en Irak. C'est al-Zarqaoui (tué en 2006) qui, sous le label d'Al-Qaïda, crée l'Etat islamique, décapite face caméra des otages occidentaux vêtus de orange, tisse des alliances avec les ex-baasistes, tue des chiites et se pose en défenseur des sunnites. Rien d'autre n'a été inventé depuis. L’État islamique irakien passe ensuite en Syrie, y prospère, et revient en vainqueur en Irak à l'été 2014 en s'emparant des zones sunnites, avec le soutien initial d'une population exécédée par la persécution des autorités chiites irakiennes.

Hénin rapporte une anecdote révélatrice. Lorsque les Américains abattent, le 8 avril 2003, la statue de Saddam Hussein place Ferdous à Bagdad, les Irakiens qui manifestent leur joie sont tous chiites. Que crient-ils ? "Nous n'oublierons jamais l'imam Ali !", le plus grand saint du chiisme. En renversant le régime irakien, baasiste et sunnite, les Etats-Unis ont déclenché une guerre religieuse entre sunnites et chiites, qui dure encore en Irak, et s'est propagée à la région.

- L'arnaque de Kobané: Quiconque se balade à Paris, place de la République, peut encore voir des autocollants de tel groupe gauchiste proclamant "Kobané vaincra, Kobané vivra". Le sort de cette ville kurde du nord-est syrien, assiégée par l'Etat islamique, a passionné l'Occident. Mais Nicolas Hénin douche cet enthousiasme. Les Kurdes de Kobané sont des miliciens du PYD, branche syrienne du PKK, un parti kurde basé en Turquie, marxiste, que l'auteur décrit comme "stalinien". Il affiche sa laïcité en faisant combattre des femmes, mais aussi des enfants, note Nicolas Hénin. Pour la plupart des Syriens, il s'agit d'un groupe terroriste, qui combat l’État islamique, autre groupe terroriste. Les deux entrent effectivement en confrontation, car ils se disputent les mêmes territoires. En revanche, le régime syrien a conclu un pacte avec les Kurdes, en leur abandonnant une indépendance de facto dans le nord-est syrien. Enfin, note l'auteur, le PYD kurde n'a rien à envier au nihilisme de Daech. Lui aussi attire à lui les rebuts de l'Occident, pressés d'en découdre contre l'Etat islamique. Sa page Facebook de recrutement pour bikers, vétérans et aventuriers divers, est éloquente: "SEND TERRORISTS TO HELL and SAVE HUMANITY". Et pour ceux que le socialisme du parti kurde rebuterait, il y a les milices chrétiennes assyriennes alliées aux Kurdes, pour servir de réceptacles aux "cow-boys" évangéliques ou "croisés". 

L'ouvrage de Nicolas Hénin offre une synthèse documentée et vivante de ce qui se passe en Syrie et en Irak. Ses blâmes adressés à l'Occident, à la fois responsable et aujourd'hui impuissant, virent parfois à l'auto-flagellation. Sa critique de la mobilisation en faveur des chrétiens d'Orient (qui est certes souvent hystérique), accusée d'encourager le sectarisme, est injuste, quand on sait les souffrances effectives de la population chassée de Mossoul pour le seul fait de ne pas avoir abjuré sa foi. Parlant des jeunes musulmans occidentaux partant pour le Djihad, il évoque comme alternative un "djihad légal" humanitaire, pour canaliser leur énergie, ce qui s'apparente à un voeu pieux. Néanmoins, on ne saurait se détourner de ses analyses renseignées et percutantes.


Nicolas Hénin, Jihad Academy, Fayard, 260 pages, 18

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