Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 3 mars 2015

La course à la bombe de Netanyahu

Benjamin Netanyahu, Premier ministre israélien, est en visite à Washington, invité à s'adresser au Congrès par les républicains. De quoi va-t-il être question ? De la bombe iranienne. Again and again



En effet, Israël s'oppose à tout assouplissement des Occidentaux en faveur de l'Iran et de son programme nucléaire, officiellement civil, en réalité comportant un volet militaire. Depuis qu'il est revenu aux affaires en 2009, et qu'il tient solidement le paysage politique, Benjamin Netanyahu cherche à vêtir le costume de l'homme d'Etat fort, protecteur de son pays, et adepte de la ligne dure. Avec un talent certain, il parvient à unifier une bonne partie de l'opinion publique autour du péril que représente un Iran nucléaire.

Précisons que la stratégie militaire israélienne repose sur le monopole nucléaire au Moyen-Orient. S'il est brisé par une puissance concurrente, Israël perd cet atout. Alors que la Perse chiite, avant la révolution de 1979, était allié aux Israéliens contre les Arabes sunnites, l'Etat hébreu a bâti ces dernières années une coalition sunnite (Turquie, monarchies du Golfe) contre l'Iran. Même si, face à l'Etat islamique, qui tente de s'implanter en Cisjordanie et à Gaza, on pourrait objecter qu'une alliance chiite serait plus intéressante pour Israël, les Israéliens sont persuadés qu'il faut empêcher l'Iran de devenir une "Prusse du Moyen-Orient" (selon les mots d'un ministre israélien interrogé par votre serviteur). Même raisonnement qui a prévalu pour l'Irak, jusqu'à la chute de Saddam Hussein en 2003.

Comme le rappelle Le Monde, Netanyahu tient depuis... 20 ans le même discours au sujet du nucléaire iranien, affirmant qu'il ne s'agit d'une question d'années avant que les Iraniens ne deviennent une puissance atomique. Pourquoi tant d'insistance ? Parce que Netanyahu s'adresse en réalité prioritairement aux Américains. En bon communicant, il sait qu'il faut répéter souvent la même chose à un public habitué à zaper. 

On ne peut pas appréhender le personnage de Netanyahu sans comprendre qu'il est un Américain, sachant parler aux Américains. Né en Israël, il a suivi sa famille, venue s'installer aux Etats-Unis. Il est diplômé du Massachusetts Institute of Technology de Boston, et ne rentre en Israël en 1967 que pour faire son service militaire. Il est ensuite employé au sein du Boston Consulting Group, prestigieux cabinet de conseil, jusqu'en 1978.

"Fils à papa" (son père Ben Zion, décédé en 2012, était une figure du sionisme révisionniste, qui irrigue intellectuellement la droite israélienne), il est nommé en 1982 à l’Ambassade israélienne à Washington. En 1984, il devient Ambassadeur de l’État hébreu auprès des Nations unies à New York. Il doit alors défendre Israël, en pleine guerre du Liban. 

Benjamin Netanyahu connaît donc ses Etats-Unis sur le bout des doigts. Par ses relais interposés, il a suscité à Washington pendant les années 1990 deux think-tanks néoconservateurs: l'Institute for Advanced Strategic and Political Studies, et le Project for a New American Century, qui dénonçaient les accords d'Oslo et vouaient Arafat et l’Irak aux gémonies. Car le public de "Bibi" Netanyahu, ce n'est pas la communauté juive locale, historiquement de gauche, ce sont les républicains, et les évangéliques sionistes.

Les républicains américains sont divisés et sans leader. Mais la défense d'Israël, perçu comme la "seule démocratie au Moyen-Orient" (et le Liban alors ?), comme le "seul véritable allié des Etats-Unis", fait consensus. Netanyahu est très populaire dans leurs rangs. Leur base électorale évangélique est dévouée à Israël pour des raisons religieuses: leur lecture fondamentaliste de la Bible les persuade que l'Etat hébreu est une réalisation concrète de la prophétie d'Ezéchiel annonçant le retour des Juifs dans leur patrie. Israël est donc sacré. Pour eux, les Palestiniens n'ont rien à faire sur une terre réservée exclusivement au peuple juif par Dieu. Pour en avoir fréquenté beaucoup, en Israël et aux Etats-Unis, votre serviteur témoigne qu'il est difficile de débattre avec ces individus, dont les opinions sont très arrêtées : "la théologie est non négociable  ! relisez la Bible !" Quelques-uns d'entre eux peuvent néanmoins être troublés en constatant la souffrance des Palestiniens chrétiens, ainsi que l'hostilité en Israël envers les Juifs messianiques (Juifs qui acceptent Jésus comme Messie, mais gardant certaines traditions israélites). Mais il faut pour cela qu'ils viennent sur place, et plus longtemps que dans le cadre d'un pèlerinage animé par les autorités israéliennes... 

Parmi les nombreuses structures évangéliques soutenant Israël, notons le lobby Christian United For Israel (CUFI), dirigé par le pasteur pentecôtiste texan John Hagee. L'influence d'un tel lobby est importante au sein du Parti républicain. Benjamin Netanyahu le sait, et les chouchoute. 


C'est cette même raison religieuse qui pousse le Premier ministre canadien Stephen Harper, évangélique pieux (dans un pays qui l'est beaucoup moins), à soutenir Netanyahu et la politique israélienne, plus franchement que les Etats-Unis ces dernières années. Le degré de complicité est tel entre les deux hommes que Stephen Harper n'a pas pu s'empêcher de jouer Hey Ben, sur l'air des Beatles, lors de la visite de Netanyahu au Canada en janvier 2014. 

Sachant donc s'adresser à l'opinion publique américaine, pour faire pression sur ses dirigeants, "Bibi" s'efforce donc de faire des coups d'éclats, susceptibles d'être repris et passés en boucle sur les écrans. En 2012, il avait brandi à la tribune de l'ONU un dessin de bombe digne de Tex Avery: beaucoup plus efficace qu'un long discours ! En 2013, parlant de l'Iran comme d'une menace imminente, il déclarait : "les prophéties bibliques s’accomplissent aujourd’hui !", en sachant pertinemment quel sens les pasteurs évangéliques américains attachent Israël à ces prophéties. Et que certains considèrent que l'Iran est la "Bête" annoncée par l'Apocalypse... 

Que va donc dire Netanyahu au Congrès américain ? Va-t-il sortir un autre dessin ? Va-t-il en appeler à la Bible ? Ce qui est sûr, c'est que la droite américaine vibrera toujours plus lui. Mais ce ne sera sans doute pas suffisant pour freiner la détente amorcée entre Washington et l'Iran, considéré comme un partenaire moins difficile, face à l'Etat islamique. Les Etats-unis n'attendent que de lever les sanctions économiques contre l'Iran pour inonder le pays de leurs produits (d'ici là, ils frappent les entreprises françaises, accusées d'avoir détourné le blocus, pour nettoyer le marché de ces concurrents). La raison économique l'emportera peut-être finalement sur le coeur évangélique. 

Bonus: en 1996, Benjamin Netanyahu, alors Premier ministre d'Israël, était déjà venu au Congrès américain, plaider pour stopper le régime iranien. 

En septembre 2002, invité en tant qu'expert à une commission du Congrès, au sujet de la guerre en Irak en préparation, il eut cette phrase incroyable: "si vous renversez le régime de Saddam, je vous garantis d'énormes conséquences positives pour toute la région..."

Voilà. 

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