Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mercredi 4 mars 2015

Tikrit: l'Iran a envahi l'Irak

Depuis le 2 mars, les médias parlent de l'offensive lancée par l'armée irakienne contre la ville de Tikrit, tenue par l'Etat islamique. Située à environ 160 Km de Bagdad, Tikrit est une des villes principales du "triangle sunnite". C'est aussi le lieu de naissance de Saddam Hussein. Depuis 2003, Tikrit est un berceau de la rébellion sunnite, contre les Américains, puis contre le gouvernement chiite irakien. 

Reprendre Tikrit, pour le gouvernement irakien, serait, lit-on, un "test" pour la future reconquête de Mossoul. Bagdad a mis le paquet: 30 000 soldats sont mobilisés, avec un appui aérien et de l'artillerie.

 - Problème 1: depuis l'été 2014, lorsque Tikrit est tombée sous contrôle de l'Etat islamique (sans résistance, avec le soutien des tribus sunnites et des anciens fidèles de Saddam), plus d'une trentaine d'offensives gouvernementales ont échoué à reprendre la ville. Les hommes de l'Etat islamique sont solidement retranchés. Pour le moment, Tikrit n'est même pas encerclée, les combats ont lieu loin de la ville. 

 - Problème 2: plus qu'un "super-Al Qaïda", l'Etat islamique en Irak est une coalition de sunnites excédés par leur mise à l'écart par le régime chiite de Bagdad. C'est grâce à l'adhésion des sunnites, plus que par son règne de terreur, que l'Etat islamique parvient à contrôler ses territoires et à mobiliser. Tant que l'on persistera dans la logique communautaire "sunnites vs. chiites", l'Etat islamique a de beaux jours devant lui.

Or, la tournure des évènements vient conforter cette logique. Bien qu'il ait recruté quelques tribus sunnites, remontées contre l'Etat islamique, le régime de Bagdad aligne des milices chiites, déterminées à "venger Speicher": ce camp militaire américain, donné à l'armée irakienne, fut investi par l'Etat islamique à l'été 2014. Les soldats sunnites eurent la vie sauve, mais les chiites furent tous exterminés. Devant le désir affiché de vengeance des milices chiites, les sunnites de Tikrit n'ont comme choix que la fuite ou le ralliement à l'Etat islamique. 

 - Problème 3: à cause de l'état de décomposition de l'armée irakienne, l'offensive sur Tikrit est dirigée par un général... iranien. Qassem Souleimani, commandant des Gardiens de la révolution iranienne, et à ce titre, pilier du régime de Téhéran. Ce dernier est venu avec des avions iraniens, des policiers et des militaires. A Tikrit, c'est l'Iran chiite qui combat les sunnites irakiens. 

Qassem Souleimani est l'homme de main de l'Iran dans tout le Moyen-Orient. En 2007, il avait envoyé par provocation un SMS au général américain David Petraeus, commandant les forces US en Irak: "Général Petraeus, vous devez savoir que c'est moi, Qassem Souleimani, qui dicte la politique de la République islamique d'Iran en Irak, au Liban, à Gaza et en Afghanistan". Depuis, le général iranien s'est aussi distingué en Syrie, aux côtés du régime d'Assad, contre la rébellion, très majoritairement sunnite.  

L'Iran, depuis l'arrivée des chiites au pouvoir en Irak, grâce au renversement du pouvoir sunnite par les Américains, considère désormais le pays comme son arrière-cour. C'est bien compréhensible. Mais cela rend le conflit avec l'Etat islamique insoluble. Si demain, une armée irakienne chiite, flanquée de l'armée iranienne chiite, marche contre Mossoul, cela galvanisera la population sunnite derrière l'Etat islamique. La solution est au contraire de monter aux sunnites qu'ils ont encore leur place dans le gouvernement de l'Irak, et de les inciter à se libérer eux-mêmes. Mais est-ce encore possible de bâtir un Irak centralisé comme il existait jusqu'à l'intervention américaine ? 

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