Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 24 mars 2015

Yémen à trois bandes

On s'aperçoit aujourd'hui que le Yémen s'effondre, et n'a plus de gouvernement. Le problème, c'est que cela ne date pas d'hier. Le Yémen n'a jamais été un réel Etat. Une nouvelle Somalie s'ouvre.



- Au départ, il n'y a qu'un seul Yémen, crée par les Anglais autour de leur colonie d'Aden, au Sud (qu'ils quittent en 1967). Le Nord est un assemblages de tribus, sous la coupe d'un roi-imam, jusqu'en 1962. A noter que cette monarchie est chiite: présente dans le nord du pays, à la frontière de l'Arabie saoudite, la minorité zaydite chiite représente un tiers de la population. Le reste est sunnite, notamment au Sud. 


- Le roi-imam est chassé par une guerre civile opposant de 1962 à 1970 les nationalistes nasséristes (logiquement soutenus par l'Egypte), sunnites, et les partisans de l'imam, chiites, mais appuyés par l'Arabie Saoudite, surtout dans une volonté de maintenir ce pays voisin sous la coupe d'un régime archaïque. En effet, les Saoudiens ne veulent pas que le Yémen, peuplé et riche en pétrole, ne leur fasse de l'ombre. Les nationalistes l'emportent.

- Le Sud devient une République communiste, le Nord devient une République nationaliste arabe, mais qui reste marqué par un islam rigoriste. En 1978, Ali Abdallah Saleh, jeune officier chiite, prend le pouvoir au Nord. L'équilibre est trouvé en sa personne entre le régime nationaliste, d'inspiration sunnite, et la minorité chiite. Pour asseoir son pouvoir, Saleh adopte une identité musulmane globale, et non pas chiite, qu'il oppose face au Sud communiste et "apostat". 

- Le Sud est riche en pétrole, et dispose du soutien soviétique. C'est sans doute le seul pays arabe où les femmes jouissent d'une égalité complète avec les hommes (avec la contrepartie communiste: police secrète, dictature, corruption). En 1986, un coup d'Etat interne au Parti communiste déclenche une guerre civile qui ravage le Sud. Le président sudiste Ali Nasir Muhammad doit s'enfuir au Nord, avec un de ses adjoints militaires, le major-général Abd Rabbuh Mansur Hadi. Les exilés se mettent au service du Nord, mais dans l'espoir de reprendre le pouvoir un jour au Sud. 

- Avec la disparition du soutien soviétique, le Yémen du Sud n'a pas d'autre choix que de fusionner avec le Yémen du Nord. C'est chose faite en 1990, sous contrôle du Nord.

- Très vite, les Nordistes et les Sudistes se détestent. Le fossé culturel est immense. Les Sudistes essaient de promouvoir une laïcité que les Nordistes refusent. L'armée communiste sudiste ne veut pas être contrôlée par le Nord. Aden, capitale du Sud, perd son rôle économique. Pour ne rien arranger, les Saoudiens rompt leur liens avec le Yémen en 1991, et expulsent les milliers de travailleurs yéménites du pays, pour punir le soutien apporté par Ali Abdallah Saleh à Saddam Hussein. Le pays s'enfonce dans le marasme.

- En 1994, le Sud se soulève contre la domination du Nord. L'Arabie Saoudite wahhabite soutient alors les communistes sudistes, pour diviser ce pays voisin riche en pétrole. Le Nord l'emporte cependant et, depuis, affame le Sud, qui n'a pourtant jamais renoncé à son indépendance. Ce vieux clivage est toujours vivace. La campagne du Nord contre le Sud est soutenue par les exilés sudistes de 1986, Ali Nasir Muhammad et Abd Rabbuh Mansur Hadi. En effet, ceux qui les ont renversé à Aden sont écrasés par les nordistes. La place est libre pour leur retour au pouvoir. Pour les neutraliser, Saleh nomme cependant Hadi vice-président, poste qu'il conserve jusqu'en 2012. 

- Qui avait été recruté par le Nord pour réprimer les communistes sudistes ? Al-Qaïda et Oussama Ben Laden. Mission accomplie, ils restent sur place. Disposant de bastions au Nord, les djihadistes s'étendent progressivement au Sud, en territoire sunnite. En 2000, le destroyer américain USS Cole est pris pour cible par un attentat d'Al-Qaïda dans le port d'Aden. En 2009 se forme Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). Cette branche du mouvement terroriste se distingue par ses attentats agressifs contre les Occidentaux, y compris en-dehors du Yémen. Pour lutter contre elle, les Américains inaugurent les bombardements de drones, depuis leur base de Djibouti. Des attaques qui tuent de nombreux civils, et contribuent, in fine, à gonfler les effectifs d'Al-Qaïda. Pour s'assurer l'impunité, les Américains prennent langue avec le régime de Sanaa, et apportent leur aide à Ali Abdallah Saleh, autrefois mis sur la touche pour son amitié avec Saddam Hussein. 

- Al-Qaïda combat les troupes gouvernementales, mais celles-ci concluent parfois des alliances avec les djihadistes, pour combattre les rebelles chiites du Nord, à partir de 2004, ainsi que les nostalgiques du Sud-Yémen, qui entretiennent une protestation, mi-pacifique, mi-violente, dans le Sud à partir de 2007. Ce "Mouvement du Sud" est piloté par des ex-officiers de l'armée sudiste, et des dirigeants communistes chassés d'Aden en 1994, et réfugiés à Oman. 

- Au Nord, la rébellion chiite des Houthis prend de l'ampleur à partir de 2004. Elle est appuyée par l'Iran, et donc combattue par l'Arabie Saoudite. Même si le président Saleh est chiite, lui et son régime sont identifiés comme "sunnites" par ces rebelles, qui cherchent à obtenir davantage de pouvoir. La répartition de la manne pétrolière entre aussi en jeu. 

- En 2011, le Printemps arabe chasse du pouvoir Ali Abdallah Saleh. C'est le moment choisi par les exilés sudistes de 1986 pour prendre le pouvoir, et capitaliser la revanche du Sud sur le Nord. Abd Rabbuh Mansur Hadi devient donc président en 2012, avec le soutien du Sud.

- Mais le vieux Saleh n'a pas dit son dernier mot. Se redécouvrant chiite, il tente de reconquérir graduellement le pouvoir à travers les miliciens houthis. Ces derniers prennent Sanaa en septembre 2014. Le président sudiste, qui n'avait jamais été accepté par la capitale nordiste, s'enfuit à Aden. 

- Voilà donc où nous sommes: les miliciens chiites et les militaires nordistes, restés fidèles au dictateur Saleh, marchent sur Aden, bastion sudiste rebelle au Nord, et territoire sunnite. C'est un peu comme si la guerre des deux Yémen de 1994 se jouait à nouveau. 


- Pendant ce temps, une compétition sans merci oppose Al-Qaïda et l'Etat islamique. Ce dernier souhaite unifier tous les mouvements djihadistes sunnites du monde, du Sahel aux Philippines, et donc éliminer Al-Qaïda, dont la branche yéménite est la dernière qui lui reste en "bon état". Les attentats du 20 mars contre des mosquées chiites, revendiqués par l'EI, démontre que le califat a réussi son implantation au Yémen, et qu'il tente de jouer la même carte qui lui a valu son succès en Syrie et en Irak: la guerre confessionnelle des sunnites contre les chiites.

- En définitive, le Yémen n'est pas prêt de sortir de la guerre civile, qui se nourrit de ses vieux clivages. Le premier étant la fusion contre-nature du Nord et du Sud. Le commerce maritime mondial, qui emprunte à 40 % le golfe d'Aden, risque de pâtir de cette instabilité, déjà résiduelle depuis des décennies. 

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