Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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vendredi 17 avril 2015

Le "roi de trèfle": cerveau ou béquille de Daech ?

En cavale depuis une décennie, Ezzat Ibrahim al-Douri a-t-il finalement vu la chance l'abandonner ? L'ancien bras droit de Saddam Hussein, qualifié de "roi de trèfle" dans le jeu de cartes des dignitaires irakiens à abattre, distribué par le Pentagone en 2003 (une gaminerie, révélatrice du scénario hollywoodien préparé pour cette guerre, quand on y repense), aurait été éliminé aujourd'hui par les milices chiites du régime de Bagdad, lors d'un raid ciblé dans la région de Tikrit.

Ezzat Ibrahim al-Douri, ami d'enfance de Saddam Hussein, originaire de la même région de Tikrit, a participé à la révolution de 1968 qui porta au pouvoir le Parti Baas à Bagdad. Il fut vice-président du Conseil révolutionnaire irakien jusqu'en 2003, ce qui en faisait le deuxième personnage du régime. A la tête du Parti Baas clandestin et de ses branches armées, al-Douri n'a eu de cesse d'animer la résistance baasiste à l'occupant américain et au régime chiite de Bagdad. 

  • Mort ou vif ? 

Déjà donné pour mort à de nombreuses reprises, al-Douri est sans cesse réapparu. Pour l'expert Wassim Nasr, il serait toujours vivant, réfugié en Jordanie, malgré l'annonce officielle du gouvernement irakien. Toutefois, son silence depuis plusieurs mois et diverses sources attesteraient de sa présence près de Tikrit pendant les derniers combats. 

Dans le doute, la prudence est de mise. Le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, et ennemi juré des anciens cadres du régime de Saddam Hussein, a fait de la mort de al-Douri une priorité absolue. Cet acharnement s'explique à la fois par la vengeance qui anime les chiites envers tout ce qui représente l'ancien régime, et à la fois pour des besoins de propagande: Bagdad s'efforce de démontrer que l'Etat islamique est une marionnette dans les mains des baasistes pour reprendre le pouvoir. Les officiels irakiens ont ainsi présenté Ezzat Ibrahim al-Douri comme le "cerveau" de Daech. 

Au-delà de la question de l'élimination de al-Douri, se pose donc une question centrale: quel est le rôle réel de l'ancien régime de Saddam Hussein au sein de l'Etat islamique ?

  • Mossoul 2014: un putsch baasiste raté ?

En juin 2014, une offensive coordonnée de l'Etat islamique en Irak et au Levant s'empare du "triangle sunnite" (Falloujah, Tikrit, Ramadi) et de la ville de Mossoul. La population locale n'oppose pas de résistance. Sur le terrain, on constate que les hommes du Parti Baas clandestin, notamment le groupe armé des Naqshbandi, combattent avec les djihadistes, les encadrent, voire les précèdent. Dans Mossoul, des portraits de Saddam Hussein apparaissent même aux portes de la ville. 

Selon Gilles Meunier, militant tiers-mondiste proche de l'ancien régime baasiste, la prise de Mossoul faisait partie d'un plan mis au point par al-Douri depuis la Jordanie, en liaison avec les djihadistes. Une alliance entre les deux groupes aurait été conclue, avec pour but la proclamation d'un gouvernement provisoire de la République irakienne. Un contre-pouvoir sunnite officiel face au régime chiite de Bagdad. Mossoul, ville de garnison historique, où pullulent les anciens cadres du régime de Saddam Hussein, fut spécialement choisie pour cette raison politique. Le Parti Baas et ses hommes appuyèrent donc l'Etat islamique, en lui fournissant une expertise militaire décisive pour l'emporter. 

Cependant, des affrontements ont rapidement lieu entre les deux groupes, et la proclamation du califat a annulé tout autre projet. En juillet, une vaste rafle est opérée à Mossoul par les djihadistes, ciblant tous les ex-officiers de Saddam Hussein. Ces derniers ont eu un choix simple: l'allégeance au calife, ou la mort. On fit état d'une guerre civile entre les baasistes et les djihadistes. Mais, en septembre, les frappes de la coalition et la contre-attaque du gouvernement chiite, selon plusieurs sources, permet de ressouder l'alliance entre le Parti Baas et l'Etat islamique. 

  • Le Baas clandestin et les "anciens officiers de Saddam"

A ce stade, il faut distinguer deux types d'acteurs. D'un côté, le Parti Baas clandestin, se réclamant de Saddam Hussein et de al-Douri. Ce dernier a toujours été actif dans les zones sunnites, s'appuyant sur des complicités tribales, et sur la masse de cadres de l'ancien régime, soldats, officiers, policiers, fonctionnaires, licenciés par l'occupant américain en 2003. Le Baas clandestin s'est allié à Al-Qaïda à de nombreuses reprises, et a tenté d'instrumentaliser les islamistes et les djihadistes pour reprendre le pouvoir en Irak à travers eux. De l'autre, les cadres de l'ancien régime qui ont rallié le djihad sans rapport avec le Baas et al-Douri. 

En effet, le salafisme, encouragé par la dictature irakienne dès 1993, avec ses "campagnes pour la foi", s'était diffusé jusque dans les sphères militaires. A la chute du régime, ces baasistes islamisés ont rejoint les radicaux religieux, sans songer à leurs anciens maîtres. D'autres baasistes, enfermés dans les geôles américaines, et mis en contact avec des islamistes, qui faisaient régner la charia parmi les détenus, se sont convertis en prison. Par ailleurs, la marginalisation des sunnites (qui constituaient l'essentiel de l'ancien appareil) et le dynamisme de l'Etat islamique ont convaincu nombre d'anciens baasistes de se mettre au service du Califat, par opportunisme. En conclusion, les "anciens officiers de Saddam" souvent cités, ne sont en général pas des baasistes convaincus, résolus à rétablir l'ancien régime. Ils sont davantage soit des convertis salafistes, soit des opportunistes. 

Dans un article très fouillé, le Washington Post démontre que l'Etat islamique est entièrement piloté par des anciens officiers de Saddam Hussein, souvent issus des services secrets du régime. Ils forment le noyau dur du commandement, et donnent les ordres. Ce sont eux qui donnent également des idées de cruauté raffinée pour frapper les opinions locales et mondiale (on oublie que la dictature irakienne filmait des châtiments corporels, torturait, et entraînait ses troupes d'élite à manger des chiens vivants...). Leur but est de reprendre le pouvoir en Irak. Cependant, ils n'ont plus rien à voir avec le Parti Baas clandestin, et agissent selon leur propre agenda. 

La question reste donc entière: qui manipule le mieux qui ? Les anciens baasistes se servant des djiahdistes pour reconquérir le pouvoir ? Ou les séides de al-Baghdadi, s'appuyant sur leur expertise pour arriver à leurs fins ? Quoi qu'il en soit, Ezzat Ibrahim al-Douri n'a guère de place dans ce schéma. Qu'il soit effectivement mort, ou toujours en cavale. 

  • La mort du nationalisme arabe 
Ces soubresauts irakiens rappellent que le nationalisme arabe, dont le Parti Baas se faisait l'étendard, est bel et bien mort. Rappelons que l'islam, depuis son origine, s'oppose à l'idée de nation: l'Oumma, la communauté des croyants, est transnationale, et tend à l'illimité, à travers le Califat. Il existe toutefois des exceptions, comme le Maroc, ou l'Iran, avec la culture perse. En revanche, la nation s'appuyant sur un peuple homogène a pu naître dans l'Europe chrétienne post-romaine. 

C'est donc une idée européenne, dans sa version du XIX-XXe siècle, qui a été importée dans le monde arabe, par des intellectuels souvent chrétiens (tel le fondateur du Baas, Michel Aflak). Elle fut toutefois transposée sur le cadre islamique: la "nation" arabe unifiée devait s'étendre du Maroc à la Somalie, comme on peut encore le voir sur l'emblème de la branche armée du Parti Baas clandestin. De plus, l'islam devait demeurer l'essence unitaire de cette "nation" arabe, malgré les côtés laïcisants du régime de Saddam Hussein. 

La destruction du nationalisme arabe a été opérée par les Etats-Unis, Israël et les pétromonarchies du Golfe, en punition de son alliance avec le bloc soviétique pendant la guerre froide et surtout de ses désirs d'indépendance. Le fondamentalisme religieux est venu combler ce vide. Dans ce contexte, il n'est guère surprenant de voir, sur les ruines d'Etats bâtis par la colonisation, et donc promis à l'effondrement, le retour du mythe originel du Califat. 

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