Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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vendredi 29 mai 2015

Quelles stratégies militaires contre Daech ?


Face à l’impuissance de la coalition contre l’Etat islamique, un petit cours de tactique comparée s’impose.


vendredi 22 mai 2015

Bachar est-il si cool ?

Qui n'a pas connu le frisson de choquer le bien-pensant ne connaît pas le plaisir de vivre en société. Porter la contradiction, affronter le courroux, être seul contre tous, est quelque chose d'unique et réjouissant. Dégoupiller une grenade en société, c'est à la fois sublime et dérisoire, noble et normal. Mais ce contre-pied, s'il n'est pas enraciné, fondé par des convictions profondes, est une posture vaine. Si cet affrontement du prêt-à-penser n'est pas motivé par une réelle volonté de contribuer à la vérité, au bien commun, à l'édification de soi et de ses interlocuteurs, c'est un simple combat de coqs. On peut gagner une joute oratoire, et perdre à jamais son challenger à ses arguments. On peut enfin dériver vers une contradiction de principe, qui devient une idéologie n'ayant rien à envier aux pires soupes tiédasses droits-de-l'hommistes. 

Voguant vers l'Orient compliqué, il y a l'idée simple que les régimes autoritaires laïques sont notre meilleur rempart face à la barbarie, représentée ces temps-ci par l'Etat islamique. Cette naïveté se mue carrément en cynisme lorsqu'elle excuse, ou ne veut pas voir les crimes et les manoeuvres de ces régimes, et en premier lieu, du pouvoir syrien. Le cynisme, c'est la naïveté colorée. 
Street-credibility. 

Bachar al-Assad, lit-on, n'est pas un enfant de choeur, mais c'est le moindre mal, ou mieux, notre allié précieux dans la lutte contre les assassins de Daech. C'est l'évidence même, alors que ce monstre hideux du djihadisme progresse sur tous les fronts, capture la ville de Ramadi en Irak, qui n'a pas la chance d'avoir des ruines millénaires pour attirer l'attention, et la mythique cité de Palmyre. Palmyre ! Ô Palmyre ! Ce que les siècles n'ont pas réussi, les explosifs des ninjas de la terreur islamiste vont s'en charger ! Tes ruines seront des cendres. A l'heure où la dictature socialiste de François Hollande (mais pas le gouvernement de Sarkozy avant lui) remet en cause l'enseignement du latin et du grec ! Hollande et Daech, même combat, a-t-on pu voir fleurir sur Twitter. La chute de Palmyre, c'était la chute de notre civilisation. C'est ce qu'on a lu, retwitté, diffusé, commenté, débattu. 

Back to the basics. Ceux qui sont allés plus loin que les vidéos où les barbus de l'Etat islamique mettent en scène des destructions de statues assyriennes ou babyloniennes en Irak ont vent d'une réalité plus prosaïque. Les sbires de l'Etat islamique détruisent ce qui offense l'unicité de Dieu: les statues d'idoles, tout ce qui rappelle l'âge de l'ignorance, pré-islamique. Mais ils revendent soigneusement de nombreuses pièces au marché noir. Quant aux murs, quant aux colonnes, aux ruines, ils n'y touchent pas. Oui, vous avez bien lu. Les ruines antiques de la région de Raqqa, sous contrôle de l'Etat islamique depuis le début du conflit, n'ont pas été rasées. En revanche, les mosquées chiites, les sanctuaires de saints (qui sont autant de signes d' "idolâtrie"), les églises chrétiennes (même quand les fidèles acceptent de payer la rançon des non-musulmans, comme à Raqqa), passent bien à la casserole. Voilà pour le "génocide patrimonial" dont on nous a rebattu les oreilles ces jours-ci.


Qu'importe, la nuit djihadiste s'est abattue sur Palmyre, et cela ne fait que renforcer notre évidence: Bachar al-Assad est le seul rempart. Vraiment. Pourtant, la retraite précipitée de l'armée syrienne de la ville fait poindre cette question: Palmyre a-t-elle laissée à Daech, dans le but d'attirer l'attention mondiale, et justement de nourrir la rhétorique du régime syrien "moi ou le chaos" ? Votre serviteur a contacté, à son petit niveau, des sources militaires, quelques diplomates, et des experts de la région. Tous disent que la chute de Palmyre a été largement instrumentalisée par le régime. La plupart affirment qu'un abandon de la ville par l'armée syrienne est probable: "Aura-t-on jamais une preuve ? Mais c'est très plausible", a pu dire un reporter qui fut emprisonné dans les geôles de Daech en Syrie. 


Que le régime syrien ait sciemment abandonné Palmyre, sacrifiant au moins 200 de ses soldats, tombant dans une embuscade alors qu'ils se repliaient à découvert de la prison de la ville, ou qu'il tente de transformer sa défaite militaire en victoire médiatique, ce n'est pas nouveau. Le même scénario a eu lieu à Maaloula, cette ville chrétienne où l'on parlait l'araméen, la langue du Christ, prise en 2013 après le repli des soldats syriens, et vidée de ses habitants chrétiens par les islamistes. Cette conquête suscita une forte émotion chez les "chrétiens d'Occident", pour reprendre l'excellente expression du dernier numéro de Causeur: la mobilisation communautaire, voire communautariste, des chrétiens occidentaux en faveur de leurs frères en était à ses débuts. Maaloula fut ensuite reprise par l'armée syrienne en 2014, et Bachar parada dans les églises dévastées, déplorant ce que les islamistes avaient commis. Sympa, pour le rempart indéfectible du christianisme local. Il fallait défendre la ville, si tu y tenais vraiment. 
J'adore ces éclats de balles, c'est vous qui avez eu l'idée, mon Père ?

Soyons juste: les Kurdes qui protégeaient la ville chrétienne irakienne de Qaraqosh sont fortement suspectés d'avoir fait de même, à l'été 2014, lorsque Daech s'empara de la Plaine de Ninive. Les leaders kurdes, mis au courant de l'offensive, auraient conclu ce pacte sordide: la région de Mossoul, territoires chrétiens compris, laissée aux djihadistes, contre la ville de Kirkouk, épargnée, et sitôt conquise par les Kurdes (lesquels lorgnent dessus depuis des décennies, mais passons). 

Bachar. Bachar le séduisant poil à gratter. Qu'il est doux de choquer le bien-pensant, et de poster des images de lui sur Facebook, choisies parmi les moins kitschs que celles que fournissent la propagande syrienne, mélange de tape-à-l'oeil oriental et de soviétisme classique. Brisons l'idole. Bachar al-Assad n'est rien. Ce n'est pas un chef d'Etat. C'est une façade, une marionnette. Cet ophtalmologiste qui a gardé du St Mary's Hospital de Londres son léger accent anglais (et sa femme, allant tête nue et plus portée sur Gucci que sur le Coran) est le noeud qui unit des intérêts divergents, des clans différents: la bourgeoisie sunnite de Damas, les chrétiens, les Druzes, les Alaouites, et le million de fonctionnaires baasistes. Tous ont intérêt à une survie du régime, même si beaucoup, y compris parmi les Alaouites, ne portent pas son dirigeant dans leur coeur. En-dehors de la Syrie, l'Iran et le Hezbollah chiite ne souhaitent pas voir le régime syrien disparaître (maillon essentiel de l'arc chiite, et surtout anti-sunnite, anti-Turquie et anti-Arabie Saoudite) et pourvoient à sa survie financière et militaire. Jetez un coup d'oeil sur les photos des "soldats syriens": leurs barbes tranchent parfois avec la moustache baasiste laïque de rigueur. Normal, ce sont souvent des miliciens chiites, du Hezbollah, des Gardiens de la Révolution iraniens, voire des milices du régime chiite de Bagdad. Bachar le défenseur de la souveraineté syrienne n'est que la façade d'intérêts divergents. Il ne règne plus que sur une "mini-Syrie", et a abandonné le reste du pays, tout comme le régime de Bagdad ne tient que les zones chiites. 

"Bachar est troooooop mignoooooon !"

Mais Bachar, il protège bien les chrétiens, n'est-ce pas ? Combien y a-t-il de chrétiens en Syrie ? 10 %, dit le régime. 5 %, disent d'autres experts, qui pointent une surévaluation à dessein. Qu'importe, il est vrai que le régime syrien, laïcisant plus que laïque (puisque le président doit être musulman, et que "Allah Akbhar" est le cri de ralliement de l'armée syrienne), a permis aux chrétiens de pratiquer leur culte en paix, de sonner les cloches. En échange de la surveillance du clergé et des fidèles. En échange de la nationalisation des écoles confessionnelles. Mais, on en conviendra, c'est toujours mieux qu'en Arabie Saoudite, où être chrétien est une folie clandestine, ou en Irak, où les derniers chrétiens sont laissés pour compte par les autorités chiites. 

Maintenant, il convient de se rappeler que la Syrie, pendant l'atroce guerre civile libanaise, n'a pas été du côté des chrétiens. Au contraire, ceux qui se battaient pour un Liban libre furent les premières cibles des agents de Damas. "Occident, il est temps", ça vous dit quelque chose ? Même les compositeurs pétris d'idéologie de ce chant mentionnent Assad parmi les bourreaux du Liban chrétien. Le grand allié chrétien de la Syrie au Liban, l'ex-général Michel Aoun, uni au Hezbollah (sans qui une coalition au Liban est impossible), avant de retourner sa veste, fut longtemps persécuté et contraint à l'exil par les services secrets syriens. Des individus formés par la Stasi à la grande époque de la coopération soviétique, qui torturent encore allègrement, quitte à pousser encore plus de gens dans la guérilla. 

Enfin, et c'est le principal grief à adresser à notre ami Bachar, notre meilleur allié d'aujourd'hui face à Daech a tout fait pour le devenir. Il a fait libérer des milliers de salafistes, islamistes et djihadistes de ses geôles dès 2011, lorsque la révolution syrienne était encore nationaliste, et non divisée entre communautés, pour susciter un pôle de rebelles islamistes, et se poser en régime laïque menacé par l'extrémisme. Dès 2003, Bachar le laïque faisait venir des djihadistes en Syrie, pour qu'ils aillent combattre les Américains en Irak. Le régime a ouvert une "autoroute du Djiahd", qui correspond à l'axe Raqqa-Mossoul. Bachar permit aussi à l'élite baasiste, orpheline de Saddam Hussein, de se réfugier chez lui (alors que le Baas syrien et le Baas irakien se détestaient cordialement, le premier ayant tourné le dos, selon le second, à la laïcité de l'idéologie baasiste...). Ces réfugiés avaient pour seule consigne de ne pas se mêler de politique intérieure. Mais lorsque ces ex-baasistes prirent langue avec les djihadistes, d'abord pour la guérilla en Irak, puis pour un renversement du régime en Syrie, il était déjà trop tard. C'est en Syrie, et non en Irak, que l'ancien colonel de Saddam Hussein Haji Bakr, mort en janvier 2014, a mis au point la structure de l'Etat islamique, en plaquant sur le salafisme et le califat le modèle d'organisation du Parti Baas. 
Pour la Saint-Valentin, offrez-lui un Bachar. 

Bachar al-Assad, notre ami Bachar, est donc largement responsable du monstre actuel. Un Frankestein qui se retourne contre son créateur, mais qui le sert autant qu'il le menace. Ajoutons à ce tableau que les rebelles islamistes non-djihadistes (Syriens, et non étrangers, et surtout non Irakiens: les vrais maîtres de Daech), et "modérés", furent attaqués en priorité par les troupes du régime au début du conflit. Le but étant de laisser le cancer djihadiste se développer. Ce n'est certes plus le cas aujourd'hui, et les loyalistes sont violemment frappés par l'Etat islamique. 

Ces lignes n'ont pas pour but de sous-entendre que les rebelles pilotés par l'Arabie Saoudite et la Turquie valent mieux. De blanchir le Front al-Nosra, filiale syrienne d'Al-Qaïda. D'accorder du crédit aux voeux pieux de la diplomatie française (officielle, parce que officieusement, on reprend langue avec Bachar tout de même), qui reste figée sur l'illusion d'une révolution démocratique contre une dictature sanguinaire.

Ces lignes ont pour but de faire réfléchir. Si l'on doit affirmer, sur Facebook, Twitter, ou de vive voix, que Bachar est le moindre mal, notre allié le plus précieux. Alors il faut le faire en connaissance de cause. Il faut le faire en conscience. La naïveté n'est plus un luxe. 

Car la guerre risque de durer encore longtemps. L'ancien Moyen-Orient colonial s'enfonce dans la destruction, les guerres de principautés et les rapines. Ceux qui décrivaient il y a quelques jours encore, y compris dans des notes ministérielles, un Daech sur le déclin, frappé par la coalition, attaqué par l'Iran et les milices chiites irakiennes, doivent se mordre les doigts. La reprise de Tikrit (la destruction de la ville, plutôt) était du pipeau. Cette ville était symbolique, mais certainement pas stratégique. Daech n'avait laissé qu'une poignée d'hommes pour la défendre. L'essentiel se situait ailleurs, à Ramadi, conquise ces derniers jours.

Daech n'a pas cessé son expansion. Il tient solidement un territoire équivalent de la Grande-Bretagne: 50 % de la Syrte et 40 % de l'Irak. Sa structure de commandement, qui mêle l'infrastructure militaire ex-baasiste irakienne, truffée de convertis au salafisme, et des stratèges étrangers, est impeccable. En face, l'armée irakienne est inexistante, et l'on voit à quoi tient l'armée syrienne. Ils visent Bagdad, la mythique capitale des Abbassides, et Damas, ville sainte de l'islam. 

Il n'y a plus d'Etats syrien et irakien, ces créations coloniales, et plus de nations, divisées en des communautés ennemies. Il faut donc réfléchir froidement, et voir quels sont nos interlocuteurs. Se demander quelle est notre stratégie.

Se contenter de bombarder Daech n'est pas une solution. Plus les avions américains croisent dans le ciel, plus les populations locales rallient ceux qu'ils voient davantage comme des rebelles que comme des terroristes. La solution est locale, de terrain, et doit être sous-traitée aux locaux. Dans la tradition coloniale française, dont s'était inspiré en Irak le général américain Petraeus: en armant et en payant des tribus sunnites, en freinant l'épuration anti-baasiste, en confiant des zones aux Irakiens sunnites, il avait obtenu des victoires significatives en 2006-2007. La rébellion avait été touchée à mort. Puis les chiites reprirent la main et continuèrent de persécuter les sunnites. Qui rebasculèrent dans la rébellion. 
Papa va amuser les Français en faisant une vanne sur François Hollande,
et il revient te faire un bisou. 

Sur l'Irak, il faut arrêter de marginaliser les sunnites, qui s'offrent à Daech. Mettre la pression au régime chiite de Bagdad et à ses parrains iraniens. L'accord sur le nucléaire de Téhéran, qui rapproche l'Iran de l'Occident, nous en donne les moyens. 

Sur la Syrie, il faut, comme le répètent dans le désert Moscou et le Vatican, convoquer des négociations avec toutes les parties, régime compris. Une frange de la rébellion ne souhaite clairement pas vivre sous la loi de Daech. Mais la quasi-totalité de la population ne veut plus de Bachar. Bachar, notre allié le plus précieux, doit partir. Au moins lorsque les négociations auront solidement abouti, et que sa disparition ne suscitera pas un effondrement du régime. Il faut s'en assurer. Ne pas répéter l'Irak sans Saddam, ni la Libye sans Kadhafi. Cela passe sans doute, pour un certain temps, par une coopération militaire avec le régime, qui existe déjà: le Pentagone a obtenu l'accord de Damas pour frapper Daech sur son sol. Mais cette alliance est conditionnée à une réglement politique, avec tous les acteurs. 

Le problème, c'est que Bachar ne semble pas prêt. Il veut gagner du temps, forcer les acteurs du conflit à accepter qu'il reste au pouvoir. Il a du ressort. A l'été 2012, il est passé à côté d'un bombardement occidental, et d'un coup d'Etat militaire piloté par les Russes (lesquels veulent surtout garder leur base navale de Tartous, quel que soit le gouvernement, à condition qu'il ne soit pas islamiste). Il estime qu'il n'est pas le plus mal placé aujourd'hui.

Bachar est cynique. Il est incontournable pour espérer régler le conflit un jour. Il n'est sans doute pas indispensable. En tout cas, une chose est sûre: il n'est pas cool. 


mardi 19 mai 2015

La Palestine, "l'ange de la paix" et le Vatican

En visite au Vatican samedi 16 mai pour la canonisation de deux religieuses palestiniennes, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas aurait été qualifié par le Pape François « d’ange de la paix ». Ou plus précisément, le Saint-Père lui aurait dit : « Que l’ange de la paix détruise l’esprit mauvais de la guerre. J’ai pensé à vous : que vous puissiez être un ange de la paix ». Ce qui est une singulière différence. En tout cas, la formule est plus louangeuse que celle réservée habituellement au responsable palestinien par les médias israéliens, qui persistent à l’appeler « Abou Mazen », son nom de guerre à l’époque où l’Organisation de libération de la Palestine pratiquait le terrorisme.
Mahmoud Abbas, dont l’entourage a troqué la kalachnikov pour la mallette de billets, à travers le détournement de subventions onusiennes (« peace-business », comme on dit sur place) n’est certes pas un ange. Mais il a un puissant esprit mauvais qui se dresse en face de lui : les négociations parlementaires israéliennes (deux mois après les élections législatives) ont accouché d’un des gouvernements les plus à droite de l’histoire d’Israël. Benjamin Netanyahu conserve son poste de Premier ministre, et doit partager le gâteau, ou plutôt le hoummous, avec trois types de partenaires. Les ultra-orthodoxes sépharades du parti Shas, les centristes du parti Kulanu, et le Foyer Juif, un mouvement sioniste-religieux représentant les colons. Les premiers sont surtout motivés par la conservation des privilèges des Juifs religieux en Israël, et globalement hostiles aux Palestiniens. Les seconds s’adressent aux classes moyennes, plus intéressées par le niveau de vie que par les accords de paix. Quant au troisième, il est ouvertement opposé à toute pacification avec les Palestiniens. Son leader Naftali Bennett, nommé ministre de l’Education, a ainsi pu se vanter d’avoir « tué beaucoup d’Arabes », quand il était sous les drapeaux. Le gouvernement israélien est donc fort peu disposé à relancer les pourparlers avec les Palestiniens. Comme si ce n’était pas suffisamment clair, Netanyahu a confié le dossier des négociations au ministre de l’Intérieur Silvan Shalom, un « faucon » notoire.

Le destin de l'Irak, 2003-2015

Alors que l'Etat islamique vient de s'emparer de la ville de Ramadi, ultime grande ville du territoire sunnite irakien qui lui résistait, et qu'il menace Bagdad, nous proposons à votre lecture sans doute la meilleure synthèse réalisée sur l'histoire récente de l'Irak depuis 2003: Irak, la revanche de l’histoire, De l’occupation étrangère à l’État islamique, par Myriam Benraad, aux éditions Vendémiaire. 

Nombreux furent les ouvrages à proposer un décryptage de l'Etat islamique, lors de la "Daechmania" médiatique de janvier-février 2015. Nous avons pu évoquer le témoignage de Nicolas Hénin, Jihad Academy, et l'essai de Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L'Etat islamique ou le retour de l'histoire.

L'ouvrage de Myriam Benraad se distingue par son propos académique, s'appuyant sur de nombreuses sources, et sa prise de hauteur. Spécialiste de l’Irak et du monde arabe, l'auteur retrace l'histoire tumultueuse de ce pays, étape par étape. Elle rappelle que les anciennes provinces ottomanes de Mossoul, Bagdad et Bassorah ont été unifiées dans un ensemble crée de toutes pièces par les Britanniques après 1918. 

Ces derniers ont directement la carte de la division confessionnelle, entre sunnites et chiites (en conservant la mainmise des sunnites sur le pouvoir, et en expulsant notamment des ayatollahs chiites en Perse voisine), ainsi qu'entre chrétiens assyriens, et musulmans sunnites kurdes et arabes (les seconds massacrant les premiers, qui avaient brièvement servis d'auxiliaires des Britanniques). Ils n'ont pas pour autant pu freiner l'essor d'un nationalisme "irakiste", tant sunnite que chiite, qui s'allia brièvement avec l'Allemagne nazie pendant la Seconde guerre mondiale (avec le putsch de Rachid Ali, en 1941), puis avec l'Egypte de Nasser.

  • De l'Irak baasiste à l'occupation américaine

Avec le départ des Britanniques, et la chute de la monarchie installée par Londres en 1958, l'Irak devient un fer de lance du nationalisme arabe. Le général Kasem, marxiste issu d'une famille mixte chiite-sunnite, est renversé en 1963 par une coalition de rivaux, animée par le Parti de la Renaissance arabe, ou Parti Baas. Ce dernier est anticommuniste, socialiste, nationaliste et laïque. Il prend complètement le pouvoir en 1968, par un coup d'Etat auxquels participèrent Saddam Hussein et Ezzat Ibrahim al-Douri, deux jeunes activistes baasistes sunnites. Le premier leader baasiste d'Irak est Ahmad Hassan al-Bakr, qui fait de Saddam Hussein son vice-président. Ce dernier contrôle peu à peu tous les pouvoirs, jusqu'à devenir chef de l'Etat en 1979. Puis, c'est la "décennie terrible", marquée par la folie guerrière de Saddam Hussein, qui entraîne l'Irak dans une guerre sans merci de huit années contre l'Iran, puis qui envahit le Koweït, s'attirant les foudres des Etats-Unis et de leurs alliés. Myriam Benraad décrit ensuite la lente agonie de l'Irak baasiste, étouffé par les sanctions internationales et un régime de plus en plus policier, jusqu'à sa destruction par les Américains en 2003.

Dans son autopsie de l'Irak baasiste Myriam Benraad explique la marginalisation progressive des chiites par les sunnites au sein du Parti Baas, jusqu'en 1979, puis, à partir de la prise du pouvoir par Saddam Hussein, la préférence communautaire appliquée aux seuls clans alliés de celui du dictateur. L'auteur décrit également l'essor de l'islamisme, encouragé par le régime baasiste pendant la guerre contre l'Iran, puis surtout après la Guerre du Golfe, pour pallier à la démoralisation générale. 

Myriam Benraad explique précisément la distinction entre les différents courants islamistes, salafistes, djihadistes, qui commencent à pulluler en Irak sous la fin du régime baasiste. N'en déplaise à certains, l'histoire irakienne démontre que le salafisme précède souvent l'irruption de la violence. Cette marmite religieuse explose avec l'occupation américaine, en libérant les extrémistes sunnites, contre les envahisseurs, puis, assez rapidement, contre les chiites. L'auteur restitue également le rôle des anciens cadres du régime baasiste, guérilléros résolus à reprendre le pouvoir, avec le vieux al-Douri, ou sunnites victimes de l'épuration américaine, qui basculent dans le camp islamiste, parfois après un cheminement spirituel salafiste. Un camp islamiste qui est loin d'être uniforme, et acquis aux djhadistes, souvent étrangers. Au final, c'est l'avènement d'un régime autoritaire chiite à Bagdad, et l'activisme de l'Etat islamique en Irak, qui va contribuer à faire naître le monstre Daech.

Quiconque souhaite aller au-delà de l'actualité brute, connaître l'histoire irakienne, et comprendre les causes qui expliquent la situation d'aujourd'hui, serait bien inspiré de consulter ce livre détaillé, érudit et passionnant. Ce qui touche le lecteur, enfin, c'est l'attachement de l'auteur que l'on lit à travers les lignes pour le peuple d'Irak, balloté au gré de son histoire tragique. 



dimanche 3 mai 2015

"Nous gagnerons cette élection grâce à l'économie"

En travaillant à Oxford durant l'été 2014, votre serviteur a eu l'occasion de rencontrer quelques responsables politiques locaux. En prévision de l'élection générale de mai 2015, il s'était entretenu avec Mark Bhagwandin, responsable du Parti conservateur à Oxford. Originaire du Guyana, ancienne colonie britannique au fort peuplement indien (le Royaume-Uni favorisant l'immigration des Indiens en direction d'autres possessions, comme à l'île Maurice, ou en Ouganda), de confession hindoue, Mark Bhagwandin est ce qu'on pourrait appeler dans le jargon français un fleuron de la "diversité", mis en avant par son parti. Pourtant, cela ne l'empêche pas d'être critique, notamment sur la question du mariage gay. 

Cette interview date donc de plusieurs mois, mais elle reprend nombre de thématiques actuelles débattues au cours de cette campagne électorale. 


Peut-on dire que David Cameron a "fait le job", depuis la dernière élection générale ?

David Cameron a été élu essentiellement sur des valeurs liés au travail et au mérite. Son gouvernement a stoppé la culture de la paresse assistée ("worklessness"). Nous avons remis le pays sur les rails de l'économie. Nous avons répondu à la crise par des plans d'austérité douloureux, mais efficaces. Notre réussite est d'avoir assaini les finances publiques, et aidé les entreprises à se développer. Nous gagnerons cette General Election grâce à l'économie. 

Justement, cette politique ne risque-t-elle pas de mettre de côté des plus démunis ?

Le projet du Parti conservateur est celui d'une société de la bienveillance ("compassionate society"). Nous n'oublions pas les plus pauvres. Simplement, plutôt que de leur déverser des aides, sans les inciter à se prendre en charge, nous souhaitons les inspirer, leur dire que c'est possible d'entreprendre. C'est notre différence fondamentale avec la gauche. Si le Parti travailliste arrive au pouvoir, ils iront à l'encontre de cette culture de la responsabilité que nous promouvons. 

En revanche, David Cameron ne semble pas défendre les valeurs non-marchandes, disons morales...

Prenons la vie humaine. En tant qu'hindou, je suis opposé à l'avortement. Sous David Cameron, il y a eu des tentatives de restriction du délai [jusqu'à 24 semaines actuellement], mais nous avons rencontré l'opposition des travaillistes et des autres partis. Pourtant, si l'on regarde les sondages, les femmes étaient en faveur de ces restrictions, mais pas les hommes... 

Par ailleurs, vous savez qu'il y a actuellement un projet de loi en discussion à la Chambre des Lords sur le suicide assisté. Ce projet, qui émane du lobby "Mourir dans la dignité "["Dying in Dignity", branche-soeur de l'association française bien connue], est soutenu par les travaillistes, mais la majorité des conservateurs y sont opposés. Ce que je veux vous expliquer, c'est donc que, si le Parti conservateur n'est pas irréprochable, c'est le moins pire dans ce domaine. Ma voix peut être entendue au sein du Parti, ce qui ne pourrait pas être le cas chez les autres.

Parlons du UKIP, est-ce que vous le percevez comme une menace ?

Pas à Oxford, mais dans de nombreuses régions, il le devient pour nous. Notamment dans le Kent, qui est un bastion conservateur. Je perçois surtout cette évolution comme un vote protestataire. Le mariage gay voulu par David Cameron a laissé des dégâts, il y a encore beaucoup de colère contre lui. Nous avons perdu nombre d'électeurs, et de cadres locaux, pour cette raison précise. Le UKIP, qui ne s'était jamais positionné sur le sujet, a vu une opportunité, et a signalé son opposition formelle à la loi. Cela suffisait pour attirer à lui des conservateurs qui se sentaient trahis par leur propre parti. Le principal slogan du UKIP est désormais le suivant: nous sommes le véritable Parti conservateur.

Vu de France, on a l'impression que la légalisation du mariage gay au Royaume-Uni n'a guère suscité de vagues. 

Nos cultures sont différentes. Vous avez organisé de grandes manifestations, ici ce n'est pas concevable. Nous avons pourtant protesté contre la redéfinition du mariage. Voilà un sujet sur lequel les chrétiens pratiquants, anglicans, catholiques, baptistes, les musulmans, les hindous et les sikhs étaient d'accord !

Notre opposition a été discrète mais ferme ("quiet and fair"). Nos militants ont écrit de longues lettres et de longs emails à leurs parlementaires. Je suis personnellement allé à un rassemblement, devant la permanence de David Cameron, à Witney. Il y a eu nombre de démissions au sein des associations conservatrices, y compris dans mon propre club [Selon The Independant, la principale raison de perte de membres des associations locales conservatrices du Royaume-Uni est le mariage gay]. 

Maintenant, hélas, la loi est votée. Même si nous voulions la changer, avec un autre dirigeant que David Cameron, car la grande majorité du Parti y reste opposé, nous ne pourrions pas le faire. Les travaillistes et les libéraux-démocrates nous en empêcheraient. Il faut donc aller de l'avant. Vis-à-vis du UKIP, qui joue là-dessus, il faut convaincre nos électeurs que notre Parti n'a pas changé, qu'il est resté le même. 

Toutefois, sur l'Europe, on a du mal à voir ce qui différencie l'euroscepticisme du UKIP et celui des conservateurs.

C'est pourtant simple: le UKIP affirme que l'Union européenne ne peut être réformée, et qu'il faut la quitter le plus vite possible. Nous, les conservateurs, demandons aux Britanniques de nous laisser une chance de la réformer. Si nous échouons, nous partirons. Nous soumettrons le départ du Royaume-Uni au référendum.
Qu'est-ce que les conservateurs souhaitent réformer en Europe ?

Tout d'abord, la politique des frontières ouvertes. Il est criminel de laisser la situation actuelle perdurer, alors que le terrorisme islamiste est à nos portes. Ensuite, la primauté de la Cour européenne des droits de l'homme sur la souveraineté des États doit être combattue. Enfin, il est urgent de cesser de laisser l'Union européenne faire la loi en matière de politique économique ! Le Royaume-Uni s'est heureusement tenu à l'écart du Traité de stabilité, pour protéger sa souveraineté. De manière générale, nous pensons que l'Union européenne ne fait que mettre des barrières, dans un marché qui nécessite toujours plus de flexibilité. Le marché est plus grand que l'Europe. 

La politique frontalière pose la question de l'immigration. Vous avez vous-même immigré au Royaume-Uni.

Justement: je suis le produit d'une immigration contrôlée, exigeante, et qui m'a donc permis de réussir. Ce qui pose problème, c'est l'immigration massive, par blocs, qui empêche l'intégration. Avant de devenir Britannique, j'étais journaliste en Guyana. J'étais spécialiste de la CARICOM [Communauté caribéenne, association de libre-échange regroupant des États des Caraïbes, à l'origine anglophones]. C'était un beau projet, digne de celui de l'Union européenne, mais il a largement échoué à cause de l'immigration de masse qu'il a suscité. C'est cette expérience qui me convainc que l'Europe actuelle est voué à connaître le même sort. 




vendredi 1 mai 2015

Mariage gay aux États-Unis: chronique d’une défaite annoncée

La presse européenne était toute émoustillée ce 28 avril dernier. Pensez donc: la Cour suprême des États-Unis commençait les auditions pour étudier la légalité du mariage gay dans les États qui l’interdisent. L’arrêt est prévu d’ici début juin, ce qui laisse un mois de spéculations et de suspense, même si la partie semble largement jouée d’avance.

En effet, la Cour suprême a déjà remis en cause, en juin 2013, le Defense of Marriage Act (DOMA). Votée en 1996 par le Congrès républicain, mais approuvée par le président démocrate Bill Clinton, cette loi imposait l’union d’un homme et d’une femme comme seule définition du mariage au niveau fédéral. Les mariages gays légalisés dans certains États se heurtaient à une non-reconnaissance administrative et fiscale aux yeux de l’État fédéral. La définition nationale du mariage comme l’union d’un homme et d’une femme fut donc déclarée contraire à la Constitution. Par ailleurs, le référendum de novembre 2008, qui avait abouti en Californie à l’interdiction du mariage gay, la Proposition 8, était également déclaré inconstitutionnel.

A l’époque, cette décision ne changeait que peu de choses, en apparence, à la situation américaine. Seule une dizaine d’États avaient légalisé le mariage gay, essentiellement par décisions judiciaires ou votes parlementaires, alors qu’une trentaine avaient spécifiquement inscrits dans leurs constitutions locales que le seul mariage homme-femme était valide, souvent par référendums. Or, la Cour suprême fédérale ne forçait pas les États fédérés à légaliser le mariage gay. Pourtant, de juin 2013 à janvier 2015, les cours d’appel des États, se basant tant sur une interprétation large de la “non-discrimination”, que sur les conclusions de la Cour suprême, ont fait annuler une à une les interdictions de mariage gay. Les États qui l’interdisent sont désormais minoritaires.

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