Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 19 mai 2015

Le destin de l'Irak, 2003-2015

Alors que l'Etat islamique vient de s'emparer de la ville de Ramadi, ultime grande ville du territoire sunnite irakien qui lui résistait, et qu'il menace Bagdad, nous proposons à votre lecture sans doute la meilleure synthèse réalisée sur l'histoire récente de l'Irak depuis 2003: Irak, la revanche de l’histoire, De l’occupation étrangère à l’État islamique, par Myriam Benraad, aux éditions Vendémiaire. 

Nombreux furent les ouvrages à proposer un décryptage de l'Etat islamique, lors de la "Daechmania" médiatique de janvier-février 2015. Nous avons pu évoquer le témoignage de Nicolas Hénin, Jihad Academy, et l'essai de Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L'Etat islamique ou le retour de l'histoire.

L'ouvrage de Myriam Benraad se distingue par son propos académique, s'appuyant sur de nombreuses sources, et sa prise de hauteur. Spécialiste de l’Irak et du monde arabe, l'auteur retrace l'histoire tumultueuse de ce pays, étape par étape. Elle rappelle que les anciennes provinces ottomanes de Mossoul, Bagdad et Bassorah ont été unifiées dans un ensemble crée de toutes pièces par les Britanniques après 1918. 

Ces derniers ont directement la carte de la division confessionnelle, entre sunnites et chiites (en conservant la mainmise des sunnites sur le pouvoir, et en expulsant notamment des ayatollahs chiites en Perse voisine), ainsi qu'entre chrétiens assyriens, et musulmans sunnites kurdes et arabes (les seconds massacrant les premiers, qui avaient brièvement servis d'auxiliaires des Britanniques). Ils n'ont pas pour autant pu freiner l'essor d'un nationalisme "irakiste", tant sunnite que chiite, qui s'allia brièvement avec l'Allemagne nazie pendant la Seconde guerre mondiale (avec le putsch de Rachid Ali, en 1941), puis avec l'Egypte de Nasser.

  • De l'Irak baasiste à l'occupation américaine

Avec le départ des Britanniques, et la chute de la monarchie installée par Londres en 1958, l'Irak devient un fer de lance du nationalisme arabe. Le général Kasem, marxiste issu d'une famille mixte chiite-sunnite, est renversé en 1963 par une coalition de rivaux, animée par le Parti de la Renaissance arabe, ou Parti Baas. Ce dernier est anticommuniste, socialiste, nationaliste et laïque. Il prend complètement le pouvoir en 1968, par un coup d'Etat auxquels participèrent Saddam Hussein et Ezzat Ibrahim al-Douri, deux jeunes activistes baasistes sunnites. Le premier leader baasiste d'Irak est Ahmad Hassan al-Bakr, qui fait de Saddam Hussein son vice-président. Ce dernier contrôle peu à peu tous les pouvoirs, jusqu'à devenir chef de l'Etat en 1979. Puis, c'est la "décennie terrible", marquée par la folie guerrière de Saddam Hussein, qui entraîne l'Irak dans une guerre sans merci de huit années contre l'Iran, puis qui envahit le Koweït, s'attirant les foudres des Etats-Unis et de leurs alliés. Myriam Benraad décrit ensuite la lente agonie de l'Irak baasiste, étouffé par les sanctions internationales et un régime de plus en plus policier, jusqu'à sa destruction par les Américains en 2003.

Dans son autopsie de l'Irak baasiste Myriam Benraad explique la marginalisation progressive des chiites par les sunnites au sein du Parti Baas, jusqu'en 1979, puis, à partir de la prise du pouvoir par Saddam Hussein, la préférence communautaire appliquée aux seuls clans alliés de celui du dictateur. L'auteur décrit également l'essor de l'islamisme, encouragé par le régime baasiste pendant la guerre contre l'Iran, puis surtout après la Guerre du Golfe, pour pallier à la démoralisation générale. 

Myriam Benraad explique précisément la distinction entre les différents courants islamistes, salafistes, djihadistes, qui commencent à pulluler en Irak sous la fin du régime baasiste. N'en déplaise à certains, l'histoire irakienne démontre que le salafisme précède souvent l'irruption de la violence. Cette marmite religieuse explose avec l'occupation américaine, en libérant les extrémistes sunnites, contre les envahisseurs, puis, assez rapidement, contre les chiites. L'auteur restitue également le rôle des anciens cadres du régime baasiste, guérilléros résolus à reprendre le pouvoir, avec le vieux al-Douri, ou sunnites victimes de l'épuration américaine, qui basculent dans le camp islamiste, parfois après un cheminement spirituel salafiste. Un camp islamiste qui est loin d'être uniforme, et acquis aux djhadistes, souvent étrangers. Au final, c'est l'avènement d'un régime autoritaire chiite à Bagdad, et l'activisme de l'Etat islamique en Irak, qui va contribuer à faire naître le monstre Daech.

Quiconque souhaite aller au-delà de l'actualité brute, connaître l'histoire irakienne, et comprendre les causes qui expliquent la situation d'aujourd'hui, serait bien inspiré de consulter ce livre détaillé, érudit et passionnant. Ce qui touche le lecteur, enfin, c'est l'attachement de l'auteur que l'on lit à travers les lignes pour le peuple d'Irak, balloté au gré de son histoire tragique. 



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