Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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dimanche 3 mai 2015

"Nous gagnerons cette élection grâce à l'économie"

En travaillant à Oxford durant l'été 2014, votre serviteur a eu l'occasion de rencontrer quelques responsables politiques locaux. En prévision de l'élection générale de mai 2015, il s'était entretenu avec Mark Bhagwandin, responsable du Parti conservateur à Oxford. Originaire du Guyana, ancienne colonie britannique au fort peuplement indien (le Royaume-Uni favorisant l'immigration des Indiens en direction d'autres possessions, comme à l'île Maurice, ou en Ouganda), de confession hindoue, Mark Bhagwandin est ce qu'on pourrait appeler dans le jargon français un fleuron de la "diversité", mis en avant par son parti. Pourtant, cela ne l'empêche pas d'être critique, notamment sur la question du mariage gay. 

Cette interview date donc de plusieurs mois, mais elle reprend nombre de thématiques actuelles débattues au cours de cette campagne électorale. 


Peut-on dire que David Cameron a "fait le job", depuis la dernière élection générale ?

David Cameron a été élu essentiellement sur des valeurs liés au travail et au mérite. Son gouvernement a stoppé la culture de la paresse assistée ("worklessness"). Nous avons remis le pays sur les rails de l'économie. Nous avons répondu à la crise par des plans d'austérité douloureux, mais efficaces. Notre réussite est d'avoir assaini les finances publiques, et aidé les entreprises à se développer. Nous gagnerons cette General Election grâce à l'économie. 

Justement, cette politique ne risque-t-elle pas de mettre de côté des plus démunis ?

Le projet du Parti conservateur est celui d'une société de la bienveillance ("compassionate society"). Nous n'oublions pas les plus pauvres. Simplement, plutôt que de leur déverser des aides, sans les inciter à se prendre en charge, nous souhaitons les inspirer, leur dire que c'est possible d'entreprendre. C'est notre différence fondamentale avec la gauche. Si le Parti travailliste arrive au pouvoir, ils iront à l'encontre de cette culture de la responsabilité que nous promouvons. 

En revanche, David Cameron ne semble pas défendre les valeurs non-marchandes, disons morales...

Prenons la vie humaine. En tant qu'hindou, je suis opposé à l'avortement. Sous David Cameron, il y a eu des tentatives de restriction du délai [jusqu'à 24 semaines actuellement], mais nous avons rencontré l'opposition des travaillistes et des autres partis. Pourtant, si l'on regarde les sondages, les femmes étaient en faveur de ces restrictions, mais pas les hommes... 

Par ailleurs, vous savez qu'il y a actuellement un projet de loi en discussion à la Chambre des Lords sur le suicide assisté. Ce projet, qui émane du lobby "Mourir dans la dignité "["Dying in Dignity", branche-soeur de l'association française bien connue], est soutenu par les travaillistes, mais la majorité des conservateurs y sont opposés. Ce que je veux vous expliquer, c'est donc que, si le Parti conservateur n'est pas irréprochable, c'est le moins pire dans ce domaine. Ma voix peut être entendue au sein du Parti, ce qui ne pourrait pas être le cas chez les autres.

Parlons du UKIP, est-ce que vous le percevez comme une menace ?

Pas à Oxford, mais dans de nombreuses régions, il le devient pour nous. Notamment dans le Kent, qui est un bastion conservateur. Je perçois surtout cette évolution comme un vote protestataire. Le mariage gay voulu par David Cameron a laissé des dégâts, il y a encore beaucoup de colère contre lui. Nous avons perdu nombre d'électeurs, et de cadres locaux, pour cette raison précise. Le UKIP, qui ne s'était jamais positionné sur le sujet, a vu une opportunité, et a signalé son opposition formelle à la loi. Cela suffisait pour attirer à lui des conservateurs qui se sentaient trahis par leur propre parti. Le principal slogan du UKIP est désormais le suivant: nous sommes le véritable Parti conservateur.

Vu de France, on a l'impression que la légalisation du mariage gay au Royaume-Uni n'a guère suscité de vagues. 

Nos cultures sont différentes. Vous avez organisé de grandes manifestations, ici ce n'est pas concevable. Nous avons pourtant protesté contre la redéfinition du mariage. Voilà un sujet sur lequel les chrétiens pratiquants, anglicans, catholiques, baptistes, les musulmans, les hindous et les sikhs étaient d'accord !

Notre opposition a été discrète mais ferme ("quiet and fair"). Nos militants ont écrit de longues lettres et de longs emails à leurs parlementaires. Je suis personnellement allé à un rassemblement, devant la permanence de David Cameron, à Witney. Il y a eu nombre de démissions au sein des associations conservatrices, y compris dans mon propre club [Selon The Independant, la principale raison de perte de membres des associations locales conservatrices du Royaume-Uni est le mariage gay]. 

Maintenant, hélas, la loi est votée. Même si nous voulions la changer, avec un autre dirigeant que David Cameron, car la grande majorité du Parti y reste opposé, nous ne pourrions pas le faire. Les travaillistes et les libéraux-démocrates nous en empêcheraient. Il faut donc aller de l'avant. Vis-à-vis du UKIP, qui joue là-dessus, il faut convaincre nos électeurs que notre Parti n'a pas changé, qu'il est resté le même. 

Toutefois, sur l'Europe, on a du mal à voir ce qui différencie l'euroscepticisme du UKIP et celui des conservateurs.

C'est pourtant simple: le UKIP affirme que l'Union européenne ne peut être réformée, et qu'il faut la quitter le plus vite possible. Nous, les conservateurs, demandons aux Britanniques de nous laisser une chance de la réformer. Si nous échouons, nous partirons. Nous soumettrons le départ du Royaume-Uni au référendum.
Qu'est-ce que les conservateurs souhaitent réformer en Europe ?

Tout d'abord, la politique des frontières ouvertes. Il est criminel de laisser la situation actuelle perdurer, alors que le terrorisme islamiste est à nos portes. Ensuite, la primauté de la Cour européenne des droits de l'homme sur la souveraineté des États doit être combattue. Enfin, il est urgent de cesser de laisser l'Union européenne faire la loi en matière de politique économique ! Le Royaume-Uni s'est heureusement tenu à l'écart du Traité de stabilité, pour protéger sa souveraineté. De manière générale, nous pensons que l'Union européenne ne fait que mettre des barrières, dans un marché qui nécessite toujours plus de flexibilité. Le marché est plus grand que l'Europe. 

La politique frontalière pose la question de l'immigration. Vous avez vous-même immigré au Royaume-Uni.

Justement: je suis le produit d'une immigration contrôlée, exigeante, et qui m'a donc permis de réussir. Ce qui pose problème, c'est l'immigration massive, par blocs, qui empêche l'intégration. Avant de devenir Britannique, j'étais journaliste en Guyana. J'étais spécialiste de la CARICOM [Communauté caribéenne, association de libre-échange regroupant des États des Caraïbes, à l'origine anglophones]. C'était un beau projet, digne de celui de l'Union européenne, mais il a largement échoué à cause de l'immigration de masse qu'il a suscité. C'est cette expérience qui me convainc que l'Europe actuelle est voué à connaître le même sort. 




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