Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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dimanche 7 juin 2015

Quand les chiites aident l'Etat islamique

Le mois de mai dernier, l'Etat islamique, loin d'être à bout de souffle, s'est emparé de deux villes en Syrie et en Irak: Palmyre, et Ramadi. La prise de la première a attiré l'attention de l'Occident pour ses ruines, soi-disant menacées de destruction par Daech (en réalité, ce sont les partisans du régime syrien qui furent aussitôt vitrifiés, pas les colonnes romaines). La chute de la seconde, en revanche, n'a pas suscité beaucoup de réactions. Il s'agit cependant d'une ville stratégique du territoire sunnite irakien, plus importante que Tikrit, qui rapproche l'Etat islamique de Bagdad.

La capture de Ramadi fut menée assez facilement par les forces de Daech, alors qu'elles piétinaient devant les lignes de défense des milices chiites depuis des mois. Comment les rebelles ont-ils prendre la ville en quelques jours, les 16 et 17 mai derniers ?

Tout simplement parce que cette offensive coïncidait avec un des plus importants pèlerinages chiites annuels. Plus de 10 millions de personnes se sont retrouvées à Bagdad, pour se rendre dans un mausolée où repose l'imam Moussa Kadhim, le septième des douze imams vénérés par les chiites, mort en 799. La plupart des pèlerins étaient Irakiens, mais beaucoup venaient également d'Iran. Parmi eux, les miliciens chiites irakiens et iraniens, qui montaient la garde devant l'Etat islamique sur le front, se sont repliés sur la capitale pour participer à l’événement. Ces hommes pétris de mysticisme ont préféré accomplir leurs devoirs religieux plutôt que maintenir la pression sur leur ennemi. Cela n'a pas échappé aux sunnites de Daech, qui en ont profité pour s'emparer d'une Ramadi délaissée par ses défenseurs. 

Si le pèlerinage chiite a accidentellement provoqué la chute de Ramadi, l'attitude vengeresse des chiites envers les sunnites n'est pas fortuite, et aide tout autant l'Etat islamique. Pendant les festivités à Bagdad, les pèlerins chiites traversant certains quartiers sunnites s'en sont pris aux habitants et aux bâtiments, sous le regard des 75 000 soldats et miliciens encadrant le pèlerinage. Du pain béni pour Daech, qui se proclame défenseur des sunnites contre les chiites. 

Décidés à reprendre Ramadi, pour desserrer l'étau sur la capitale, les miliciens chiites ont par ailleurs baptisé leur opération de contre-attaque Labayk ya Hussein ! (À tes ordres Hussein !). Hussein est en effet un des imams les plus vénérés des chiites, dont le mausolée se situe à Kerbala, dans le sud de l'Irak. Autrement dit, le trait d'une guerre confessionnelle menée par les chiites contre les sunnites s'en trouve accentué. La réalité du terrain se trouve bien éloignée des discours officiel des autorités irakiennes, qui affirment représenter tous les Irakiens contre des "terroristes". 

On l'a pourtant vu, c'est la marginalisation des sunnites en Irak, effective depuis 2003, qui a fourni un terreau pour les djihadistes. L'ancêtre de l'Etat islamique, la structure pilotée par al-Zarqaoui (alors sous le nom vague d'Al-Qaïda en Irak, mais sans réel lien avec Ben Laden), avait bien compris l'opportunité de s'enraciner dans le pays comme rempart des sunnites, en profitant du démantèlement de l'ancien régime par les Américains (poussant les cadres sunnites dans la clandestinité), et en s'attaquant aux chiites "hérétiques", pour monter les communautés entre elles. 

Le conflit entre chiites et sunnites, séculaire, et latent en Irak, n'était cependant pas évident avant 2003. Le nationalisme irakien, même débarrassé du Parti Baas, était encore fort, et certains imams valorisaient une alliance musulmane, chiite et sunnite, contre l'occupant américain. La plupart des 30 000 soldats irakiens tués dans l'invasion américaine de 2003 étaient d'ailleurs des conscrits chiites. Mais la mise à l'écart des sunnites par les Américains, et les attaques ciblées de Zarqaoui contre les chiites ont vite fait basculer l'Irak dans la guerre confessionnelle, qui dure encore aujourd'hui.

Tant qu'une place ne sera pas offerte aux sunnites dans la gestion de l'Irak, ces derniers n'ont pas d'autre alternative que la lutte armée, sous la bannière de Daech, ou sous une autre. Cela passe par une meilleure répartition du pouvoir, par une cessation de l'épuration anti-baasiste (qui est très sélective, car de nombreux cadres chiites de l'ancien régime ont pu être réintégrés), et par la mise en avant d'un Irak unifié, et non officiellement chiite, comme c'est le cas aujourd'hui. Mais, diront certains, comment blâmer les chiites au pouvoir à Bagdad, qui tiennent leur revanche après des siècles de pouvoir sunnite, et dont les chefs sont tous d'anciens opposants à Saddam Hussein, et à sa dictature qui persécutait les chiites ? 


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