Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mardi 28 juillet 2015

La Libye, ce n'est pas fini

Vae victis, malheur aux vaincus. Un des fils de feu le colonel Kadhafi, Seif el-Islam, ex-golden boy occidentalisé, longtemps successeur désigné, a été condamné à mort par un tribunal d'anciens rebelles, à Tripoli.

Cette condamnation n'est pourtant qu'un pétard mouillé: Seif el-Islam a été jugé par contumace, à distance. Il est détenu, depuis sa capture, fin 2011, par la tribu de Zenten, qui refuse de le livrer à quiconque. D'abord monnaie d'échange de choix pour ses geôliers, le fils Kadhafi a fini par apparaître comme un possible recours politique. 


Par ailleurs, la condamnation n'émane que des factions qui contrôlent Tripoli, une coalition islamiste nommée "Aube libyenne", qui a installé en 2014 son propre gouvernement dans l'ouest du pays. Le gouvernement sortant, "modéré" et soutenu par l'Occident, lui, s'est réfugié à Tobrouk, à l'est. 

Pour renverser le régime islamiste de Tripoli, les Libyens de l'est et leurs soutiens occidentaux ont sorti de sa retraite américaine le général Khalifa Haftar, ex-officier de Kadhafi retourné et exfiltré par la CIA dans les années 1980. Pragmatique, celui-ci a exigé, et obtenu, l’amnistie partielle des cadres de l'ancien régime. Cette réhabilitation des "kadhafistes" fait que Seif el-Islam aurait sûrement été jugé moins sévèrement à l'est qu'à l'ouest... Le gouvernement de Tobrouk a d'ailleurs dénoncé le procès des anciens kadhafistes se tenant à Tripoli. Malgré cette alliance, le général Haftar a échoué face aux islamistes, et ses forces demeurent coincées en Cyrénaïque.

La Libye est aujourd'hui coupée en deux, comme elle a toujours été: il n'y a pas de "nation" libyenne, mais un patchwork de tribus. Celles de l'est ont longtemps dominé le pays, jusqu'à la chute de la monarchie en 1969, renversée par un putsch mené par des officiers liés aux tribus de l'ouest. Kadhafi, cependant, veilla à équilibrer les deux pôles de la Libye, en ménageant les uns et les autres, et en tentant de faire la synthèse jusque dans sa propre famille. Son fils Seif el-Islam est ainsi lié à la tribu Barasa, tribu royale de l'Est, par sa mère, seconde femme du colonel. 

En 2011, les tribus de l'est ont vu leur revanche contre Kadhafi, elles qui s'étaient déjà soulevées en 1993. Le drapeau des insurgés, qui est aujourd'hui celui de la Libye, était précisément celui de la monarchie renversée en 1969. Par contre, les tribus de l'ouest sont demeurées globalement fidèles au régime de Tripoli, ce qui expliquait l'enlisement du conflit, "débloqué" par l'intervention militaire de l'OTAN.

Entre les deux pôles libyens en guerre, l'Etat islamique a profité du chaos, pour s'implanter dans plusieurs villes, à l'ouest comme à l'est. Comme en Irak, les populations ont d'abord vu dans les djihadistes des sauveurs, qui chassaient les milices abusives et tyranniques. La ville de Syrte, bastion kadhafiste, opprimée par les anciens rebelles au pouvoir, a ainsi bien accueilli Daech. 

Puis, l'Etat islamique, dont le commandement est étranger à la Libye, a éliminé les chefs de tribus et de milices qui refusaient de leur faire allégeance. Pour terroriser les autres, et soumettre la population. Daech a ainsi introduit une dynamique de terreur, qui renverse tous les équilibres locaux.

Face à Daech, plusieurs pays soutiennent les islamistes de Tripoli: l'Algérie, qui a défendu le régime de Kadhafi jusqu'au bout, mais qui souhaite avant tout la tranquillité à sa frontière. L’Arabie Saoudite et le Qatar, également, par proximité idéologique évidente, et par peur de l'Etat islamique, qui se retourne contre ses géniteurs wahhabites.

L'Arabie Saoudite soutenant financièrement l'Egypte du maréchal al-Sissi, elle lui a demandé d'être moins proactif dans son appui apporté au gouvernement ouest-libyen contre les islamistes de Tripoli. Voilà aussi pourquoi la guerre des deux Libye piétine. L'Egypte a donc remis ses projets guerriers à plus tard, et bloque sa frontière avec des lignes électrifiées, tout comme la Tunisie, victime collatérale du chaos libyen. 

En Libye, comme en Syrie avec le Front al-Nosra, les puissances sunnites se retrouvent contraintes de choisir les islamistes "les moins pires", pour lutter contre Daech. Les Occidentaux, dépourvus de solutions, vont sûrement les imiter. 

Une solution, selon certains adeptes de la realpolitik, serait justement de remettre en selle Seif el-Islam, capable de reconstituer les anciennes alliances tribales mise en place par son père. Cette piste semble assez sérieuse pour être défendue par l'africaniste Bernard Lugan comme par le magazine Jeune Afrique. En refusant de le livrer, la tribu de Zenten fait probablement le même calcul. Mais comment l'Occident accepterait-il un retour en grâces d'un pilier de l'ancien régime, preuve que l'intervention de l'OTAN a gravement échoué ?

L'un des responsables de cette intervention, Nicolas Sarkozy, persiste d'ailleurs dans le déni. Si le chaos règne en Méditerranée, et dans le Sahel, c'est simplement parce que "on a laissé tomber la Libye". Après y avoir semé le chaos, 

Rappelons, une bonne fois pour toutes, la culpabilité de l'ancien président à ses disciples: la France a outrepassé le mandat de l'ONU, qui se bornait à protéger la ville de Benghazi d'un "génocide" (sans doute exagéré à des fins de propagande), pour appuyer les rebelles et renverser le régime de Tripoli, sans se soucier des conséquences. Les échanges de mails de Hillary Clinton, alors Secrétaire d'Etat américaine, révèlent que Sarkozy a pesé de tout son poids pour que Kadhafi soit exécuté, et pour rejeter l'offre de paix alternative présentée par l'Afrique du Sud, qui prévoyait une transition négociée entre les rebelles et le régime. 

Quant à l'immigration de masse qui se déchaîne actuellement vers l'Europe, elle ne concerne pas les Libyens, qui n'émigrent pas, mais les population subsahariennes, qui profitent de la disparition de contrôles dans le pays. 

mardi 21 juillet 2015

Daech, bientôt à Gaza ?

Le 19 juillet, cinq attentats à la bombe ont frappé le Hamas et le Djihad islamique, les deux principales factions palestiniennes qui tiennent la bande de Gaza. La police, aux ordres du Hamas, a riposté en arrêtant nombre de salafistes, accusés d'avoir organisé les attentats, pour le compte de l'Etat islamique. 

Début juillet, Daech avait averti dans une vidéo qu'il allait s'en prendre aux "tyrans du Hamas": "Nous allons déraciner l'Etat des Juifs (Israël) et vous et le Fatah, et tous les laïcs (mot qui renvoie, en arabe, au profane et au péché, et non à la séparation chrétienne du clergé et du reste des fidèles, NDLR) et vous serez envahis par nos multitudes rampantes... La loi de la charia sera mise en œuvre dans la bande de Gaza, malgré vous.

Ces évènements confirment ce qui se murmure depuis des mois: Daech tente de déstabiliser la bande de Gaza, et d'y renverser le Hamas et ses alliés. 


Gaza est un bastion de l'islamisme radical depuis la fin des années 1980. A l'époque, le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans d'Egypte, commence à s'implanter sur place, en créant des écoles, des dispensaires et des institutions publiques, diffusant une religiosité islamiste dans la société. La proximité de Gaza avec l'Egypte favorise la croissance du Hamas.

Le mouvement se développe également en Cisjordanie, mais il y est beaucoup moins fort: la population de Cisjordanie est plus laïque, plus éduquée, grâce au réseau d'écoles chrétiennes arabes, et aux universités de bon niveau (Al-Qods, à Jérusalem, Beir Zeit, à Bethléem). Il y a moins de réfugiés, dépendants d'institutions sociales, qu'à Gaza. La Cisjordanie est également fidèle aux factions nationalistes et laïques du Fatah, et du Front populaire de libération de la Palestine (ce dernier fut longtemps dirigé par un chrétien, Georges Habache, mort en 2008). 

Israël voit alors d'un bon oeil le développement du Hamas à Gaza: dans un premier temps, le mouvement ne participe pas à la lutte armée, et apparaît comme un groupe salafiste piétiste, apolitique. Surtout, il concurrence les factions nationalistes, ce qui ravit Israël. 

A partir de 1993, le Hamas bascule dans la lutte armée. Il est financé par l'Arabie Saoudite, par solidarité islamiste, ainsi que par la Syrie et l'Iran, dans un combat commun contre Israël. Sous la houlette de son charismatique chef Ahmed Yassine (tué en 2004 par les Israéliens), il multiplie les attentats suicides, et accroît son prestige auprès des Palestiniens, comme seule mouvance efficace dans la lutte contre les Israéliens. Il achève enfin de verrouiller Gaza, où il impose la loi islamique. Les partisans du Fatah laïque, et les chrétiens, fuient le territoire (il reste aujourd'hui à Gaza une poignée de chrétiens orthodoxes, et quelques écoles catholiques, où les dignitaires du Hamas scolarisent leurs enfants, car elles offrent le meilleur niveau d'éducation, comme dans le reste de la Palestine). 

Aux yeux des Israéliens et des Occidentaux, le Hamas devient un ennemi commode: islamiste,  ne reconnaissant pas l'Etat d'Israël, rejetant les pourparlers, alors que l'Autorité palestinienne du Fatah apparaît comme modérée. En réalité, si le Hamas est fondamentaliste, il reste nationaliste palestinien, et il est favorable à une restitution des territoires palestiniens dans les frontières de 1967 (soit la Cisjordanie sans les colonies juives, et Jérusalem-Est). Le Hamas est reconnu comme représentant palestinien par la Russie, le Brésil et nombre de pays tiers-mondistes. 

En 2006, au cours des premières élections palestiniennes libres, le Hamas rafle la mise, grâce à son travail social, à son prestige dans le guerre contre Israël, et à l'islamisation de la société. Avec la complicité d'Israël et de l'Occident, le Fatah marginalise le Hamas, et provoque le coup d'Etat de 2007: le Hamas prend le pouvoir à Gaza, supprimant les derniers partisans du Fatah. En Cisjordanie, le Fatah fait de même pour les sympathisants du Hamas. Le camp palestinien est coupé en deux, avec un pôle islamiste à Gaza, et un pole nationaliste en Cisjordanie, pour le plus grand bonheur des Israéliens. En ordonnant le retrait des colonies juives de Gaza en 2005 (pour les reporter en Cisjordanie), le Premier ministre israélien Ariel Sharon a cyniquement prévu l'accession au pouvoir du Hamas, et la division des Palestiniens.

Isolé à Gaza, qu'il cogère avec le Djihad islamique, le Hamas est poussé à la surenchère, par des mouvements salafistes plus radicaux que lui. Ce sont eux qui poussent au conflit avec Israël, en 2008 (les Israéliens ripostent par l'opération "Plomb durci"), et plus récemment à l'été 2014.

Début 2012, la direction du Hamas, basée à Damas, quitte la Syrie en pleine guerre civile, expulsée par le régime, qui n'apprécie pas son soutien à la rébellion, à laquelle participent les Frères musulmans locaux. Les chefs du Hamas se réfugient en Egypte, où les Frères musulmans sont au pouvoir, puis au Qatar. 

Alors que l'armée égyptienne renverse les Frères musulmans au Caire, et prend le contrôle de l'Egypte, à l'été 2013, des cellules salafistes dans le Sinaï se soulèvent contre le nouveau régime. D'abord soutenues par le Hamas de Gaza, elles se rallient dans le courant 2015 à l'Etat islamique. Les objectifs de Daech et du Hamas sont contradictoires: le premier ne vise pas l'établissement d'un Etat palestinien, fût-il islamiste, mais la diffusion d'un califat supranational. Daech critique également les liens du Hamas avec les "hérétiques" chiites iraniens, et sa "mollesse" à faire appliquer la charia (lequel ne fait pourtant pas de quartier). Très vite, l'Egypte et le Hamas deviennent alliés objectifs contre les djihadistes du Sinaï.

Daech a des sympathisants à Gaza, au sein des groupes salafistes, rivaux du Hamas. Il profite de la déshérence de la population, isolée, soumise à une guerre permanente, et radicalisée, ainsi que de l'usure du Hamas au pouvoir, devenu un moyen pour ses cadres de conserver leur fortune. 

Le Hamas est également affaibli par l'abaissement du soutien iranien: à cause de son parti-pris en faveur des rebelles syriens, l'Iran lui préfère désormais le Djihad islamique, ainsi que le Front populaire de libération de la Palestine. Ce dernier, d'origine marxiste, est complètement inféodé au régime syrien, et a envoyé ses militants combattre à ses côtés.

La Palestine, ce n'est pas seulement les territoires occupés, ce sont également les millions de réfugiés dans la région, qui sont instrumentalisés par les puissances, et qui prêtent allégeance aux différentes factions. En Syrie, les réfugiés palestiniens, noyautés par les factions pro-Bachar, sont la cible de Daech, notamment dans le camp de Yarmouk, près de Damas. 

Outre Gaza, Daech essaie de s'implanter à Jérusalem-Est, où la population palestinienne est très religieuse, très remontée contre Israël, et n'obéit à aucune faction. Fin juin, des tracts signés de "l'Etat islamique en Palestine", menaçant les chrétiens arabes, ont été distribués à Jérusalem-Est. En revanche, l'Etat islamique sait qu'il n'a aucune chance de prospérer en Cisjordanie, tout comme le Hamas en son temps. Du reste, la Cisjordanie est quadrillée par une présence militaire israélienne, qui maintient l'espoir d'un Etat palestinien indépendant au stade de farce. 

Face aux guerres intestines à venir entre islamistes à Gaza, Israël compte les points. L'affaiblissement du Hamas, attaqué dans son fief, sert l'Etat hébreu. Gaza, du point de vue israélien, n'est qu'un bastion radical à surveiller de temps en temps, qui ne fait pas partie de la terre d'Israël, contrairement à la Judée-Samarie, ou Cisjordanie.

Pour les tenants de la ligne dure, une prise du pouvoir à Gaza par Daech ferait les affaires de la propagande israélienne: nous faisons face au mal, à des barbares assoiffés de sang. Une rhétorique déjà servie avec le Hamas, mais qui peine à dissimuler que les dirigeants palestiniens, bien qu'islamistes, sont aussi porteurs de revendications politiques et nationalistes précises. 

Mais Israël sait aussi que Daech à Gaza représenterait une sérieuse menace pour sa sécurité.  Les djihadistes se réclamant de Daech dans le Sinaï ont déjà tiré des roquettes en direction d'Israël, ce qui annule le mythe conspirationiste d'une alliance entre l'Etat islamique et les Israéliens. Lorsque Laurent Fabius s'est récemment rendu en Israël, le Premier ministre Benjamin Netanyahu lui aurait déclaré qu'il faisait confiance au Hamas pour empêcher l'éclosion de l'Etat islamique. Israël et le Hamas, unis contre Daech. Qui l'eût cru ?