Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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lundi 12 octobre 2015

Oslo est mort, vive le Temple ?

"L'Intifada des couteaux". Tel est la nouvelle terminologie qui sied désormais au cycle de violence qui embrase Israël et les territoires palestiniens. On l'avait un peu oublié, le conflit israélo-palestinien, entre l'Etat islamique, et la tornade migratoire. Et le caractère inextricable de la situation a fini par en lasser et en décourager plus d'un, ceux qui vivent sur place en premier lieu. Comme le dit la boutade locale: "deux semaines en Israël, et on a envie d'écrire un livre. Un an là bas, on a plus rien envie d'écrire du tout".

De la maison au couteau

Tout a commencé le 31 juillet dernier, avec l'incendie d'une maison palestinienne par des colons juifs, dans le village de Duma, en Cisjordanie. Ali, un nourrisson de 18 mois, et ses deux parents, sont morts des suites de leurs brûlures.

Depuis cet attentat, plusieurs manifestations et émeutes palestiniennes se sont déroulées, réprimées par l'armée israélienne, avec des bavures à la clé. Des Israéliens ont été poignardés à des check-points et dans les rues de Jérusalem (souvent des Juifs ultra-orthodoxes, qui traversent le quartier arabe de la Vieille ville pour aller prier au Mur occidental). Ces coups de couteaux sèment la panique chez les Israéliens, qui sortent armés pour riposter aux attaques, tandis que l'armée quadrille à nouveau les territoires palestiniens.

L'Intifada n'aura pas lieu

Malgré le pourrissement de la situation, nous sommes pour l'instant bien loin d'une "troisième Intifada", après celles de 1987 et des années 2000-2005. Et ce, pour plusieurs raisons.

D'abord, les manifestations palestiniennes sont bien moins fortes que celles qui avaient lieu pendant les Intifadas précédentes. Des milliers de personnes qui se pressaient devant les forces israéliennes, on n'en compte plus que quelques dizaines, ou centaines. En Israël, la population arabe (près d'un million de personnes, sur sept millions d'habitants), ne s'est pas ralliée en masse à la contestation des Palestiniens, comme c'était le cas précédemment.

Ensuite, les coups de couteaux des Palestiniens font frémir, mais ce ne sont ni les embuscades et les bus détournés comme pendant la première Intifada, ni les attentats suicides de la seconde. Le Shin Beit (les renseignements militaires israéliens) a peaufiné ses réseaux et sa mainmise sur les territoires palestiniens, échouant à intercepter tous les actes de "djihad individuel" des "loups solidaires", mais prévoyant la plupart des opérations terroristes dignes de ce nom. Et le démantèlement des structures palestiniennes clandestines, conséquence de la répression comme du processus de paix, empêche des actions d'envergure.

Enfin, et c'est une différence essentielle, les dirigeants palestiniens n'organisent pas la contestation. Contrairement à 2000-2005, où le Fatah et le Hamas collaboraient contre Israël, l'Autorité palestinienne de Cisjordanie essaie d'éteindre l'incendie. Les services de sécurité palestiniens collaborent avec les Israéliens. Et pour cause, le leader vieillissant et corrompu du Fatah Mahmoud Abbas craint que les foules excitées ne se retournent contre lui. Même raisonnement du côté du Hamas de Gaza, confronté à la surenchère d'autres groupes plus radicaux que lui, et menacé par l'Etat islamique (ce qui l'amène, paradoxe des paradoxes, à travailler avec les Israéliens).

Le chant du cygne de la lutte palestinienne ?

Ces violences actuelles, si elles ne sont pas à négliger et à relativiser, ressemblent plus à un spasme sporadique, à une tentative de résistance désespérée, plutôt qu'à une vague de fond chez les Palestiniens. Il faut se figurer l'impasse dans laquelle ce peuple se trouve aujourd'hui. Lutte armée comme négociations pacifiques n'ont abouti à rien. Les Palestiniens se rendent bien compte qu'ils n'obtiendront jamais un Etat indépendant. Ils voient que la gauche israélienne (appelée abusivement "le camp de la paix", alors que les travaillistes furent les premiers à enclencher la colonisation dans les années 1970) est en miettes, et que la société de l'Etat hébreu se droitise sans cesse. Fatigués par des décennies de guerre ouverte et latente, ils ont été vaincus par la lassitude.

Oslo mort et enterré

Ces dernières années, les dirigeants israéliens ont privilégié une annexion de facto, à petits pas, en douceur, des territoires palestiniens : la Cisjordanie étant, pour Israël, la Judée-Samarie biblique, partie intégrante de l'Etat juif, alors que Gaza, territoire phénicien, n'a jamais compté autant. Le reconnaître ouvertement aurait signifié l'abandon officiel du processus de paix conclu à Oslo entre 1993 et 1994, qui prévoit l'établissement de deux Etats distincts. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est qu'Israël ne s'embarrasse plus pour le reconnaître.

Fin septembre, Tzipi Hotovely, la vice ministre des Affaires étrangères, a bien résumé la situation : "Un retrait de Judée – Samarie ne fait pas partie de la liste des options que nous offrons aux Palestiniens. Le monde doit réaliser que la Judée Samarie restera sous la souveraineté de facto d’Israël. Ceci n’est pas une monnaie d’échange et ne dépend pas de la bonne volonté des Palestiniens. C’est la terre de nos ancêtres. Nous n’avons pas l’intention de l’évacuer, certainement pas pour y laisser l’État islamique, Al Qaeda, ou une autre organisation extrémiste qui, certainement, gagnerait le contrôle de ce territoire." On ne peut pas être plus clair. En campagne électorale en mai dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait lui-même dit: "moi élu, il n'y aura pas d'Etat palestinien". Le grand argument des Israéliens est de pointer le terrorisme palestinien, sans voir que cette injustice en fait le lit. 

Le processus d'Oslo est bel et bien mort. Même si les Israéliens le voulaient, la présence de 350 000 colons en Cisjordanie empêche toute construction territoriale d'un Etat palestinien. Réduits à des îlots autour de Ramallah, Hébron, Naplouse et Jéricho, l'Autorité palestinienne, si elle était cohérente, devrait se dissoudre, proclamer l'annexion de la Palestine, et travailler à ce que les Arabes vivant sous tutelle israélienne aient les mêmes droits et devoirs que les autres citoyens. A terme, le défi sera, pour les Arabes, comme pour l'Etat hébreu, de s'acheminer vers la binationalité et l'égalité civique. 

Pour autant, les dirigeants palestiniens de Cisjordanie (ceux de Gaza étant isolés dans leur petit émirat) rechignent à aller au bout de cette logique, car leur clan, devenu richissime grâce au "peace-business", perdrait son gagne-pain. Car l'Occident, de moins en moins impliqué sur le dossier, compense son impuissance par le financement de cette hypocrisie d'un processus de paix mort et enterré. 

Le mirage du Temple 

Si le processus d'Oslo est mort, un autre enjeu s'annonce pour les années à venir: celui du Mont du Temple (ou Esplanade des mosquées, en français). Au même endroit se trouvent le premier lieu saint du judaïsme et le troisième de l'islam. Une frange non négligeable du judaïsme israélien (et des protestants évangéliques américains) rêve de rebâtir le Temple, détruit par les Romains, prémisse du retour du Messie. Dans sa sagesse, le gouvernement israélien, en reprenant la totalité de Jérusalem en 1967, s'était opposé à ce projet (porté par le grand-rabbin de l'armée, Shlomo Goren). Mais en l'espace de trois ans, depuis 2013, les intrusions de Juifs religieux sur le Mont du Temple se sont multipliées, et la tolérance du gouvernement israélien à leur égard va croissant. Ces allées-et-venues sont vécues comme des agressions par les musulmans.

A terme, il est probable que le gouvernement israélien, de plus en plus noyauté par les religieux nationalistes, n'adopte la même stratégie à l'égard du Temple que celle qui a prévalu avec la colonisation: petit à petit, de facto, une appropriation du terrain en douceur. Et comme pour les colonies, les Israéliens se défendront en disant qu'ils ne font que reprendre un lieu où priaient leurs pères pendant des siècles. Comment ne pas les entendre ? Mais comment ne pas voir que ce souvenir sert de prétexte à une injustice dangereuse du temps présent ? Pourquoi bouleverser à tout prix des équilibres séculaires, alors qu'adorer Dieu doit se faire non dans un lieu précis, mais tout d'abord en esprit et en vérité, comme disait l'autre ?

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