Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence: "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé !"

- Jonathan Swift

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mercredi 22 juin 2016

Brexit: should you stay, should you go ?

« This is Pierre, he’s from Europe ! » Voilà comment on me présentait à des Britanniques, lorsque j’étais guide touristique à Oxford, en 2014. Les mots n’étaient pas ceux d’un conservateur eurosceptique, mais d’un aimable Verger (assistant laïc du pasteur pour la liturgie, dans l’Eglise anglicane), qui était mon responsable à Christ Church College. Comme nombre de ses confrères ecclésiastiques, il était très à gauche, et follement pro-européen. Mais dans son esprit, la distinction était claire entre le continental que j’étais, et les citoyens de Sa Majesté.

Les leçons du référendum

Quel que soit le résultat du référendum vendredi, les Britanniques auront une nouvelle fois prouvé qu’ils sont déjà « hors » de l’Europe. Leur culture, leur singularité et leur insularité ont permis que se tienne un débat de principes. Anomalie de notre époque post-démocratique, les Britanniques ont choisi de donner la voix au peuple, et de discuter de fondamentaux tels que la représentation, le patriotisme et la souveraineté.

Certes la campagne a aussi été détestable. Les Britanniques, habitués à des mœurs politiques tempérées comme leur climat, ont été choqués par la violence des débats entre membres de mêmes formations politiques. Le tragique assassinat de la députée travailliste Jo Cox a été le point d’orgue de ce bouleversement.

Quel que soit le résultat du référendum, le « Brexit » aura brisé les partis politiques outre-Manche. Les travaillistes se sont déchirés entre l’aile gauche anti-libérale, dont le héraut Jérémy Corbyn s’est bien gardé de faire campagne, et ses élites, qui communient à l’Europe comme au marché. Chez les conservateurs, le parti s’est vengé de son leader. David Cameron a su s’imposer comme chef de file par sa jeunesse et son ambition de remettre l’économie à flot. Mais le noyau dur des « Tories » n’a jamais accepté ce bobo londonien. Nombre de députés conservateurs qui militent ardemment pour le Brexit cherchent à se venger des « humiliations » que David Cameron leur a infligées, notamment avec le mariage gay, en 2013. La convention du parti conservateur, prévue à l’automne, risque d’être gratinée.


Mais malgré ces manœuvres et ce niveau, le débat a suscité des discussions passionnés qui exprimait ce besoin si profond à l'âme humaine de l'enracinement. « I want Britain to be Britain », disait presque timidement une anonyme d'un certain âge lors de l'émission de la BBC Question Time, quand on l'interrogeait sur l'Europe. Le Brexit, c'est le cri du cœur, certes maladroit et parfois injuste, d'une nation qui tient à sa liberté. L'entendre ne pouvait laisser indifférent.

Eloge des nations

Un Brexit serait rafraîchissant parce qu’il serait la réponse d'une nation à l’utopie européenne. D’un pragmatisme, l’Europe est devenue une idéologie abstraite.

Sa construction bute sur une réalité simple : le fait national. J’ai appris cours après cours en droit européen que les nations transféraient légitimement leur souveraineté à Bruxelles, à travers leurs représentants. Mais les transferts de souveraineté ne remplacent pas l’existence des peuples concernés, avec leur histoire et leur inconscient. Les vingt-huit de l’Europe ne sont pas identiques. Aucune nation n’a « d’amis » gratuits. Chacune a des intérêts. On peut traiter cela comme de « l’égoïsme national », mais à moins de dissoudre les peuples, cette réalité empêche de trouver des « réponses européennes » telles que Bruxelles les entend : une seule et même solution pour tous.

Cela s’est bien vu avec la crise des migrants : à la générosité allemande s’est opposée la farouche opposition du groupe de Visegrád (Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie). Cela se vérifie avec la défense européenne, éternel serpent de mer.

En réalité, la défense européenne existe déjà : c’est l’OTAN. A l’exception de pays neutres comme l’Irlande et l’Autriche (la Suède étant très proche de l'Alliance atlantique), la totalité des membres de l’Union européenne sont membres de cette organisation militaire. Les Etats-Unis sont présents militairement dans huit pays en Europe (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Italie, Grèce). Ce n’est d’ailleurs pas « l’Europe qui a fait la paix », mais la paix après 1945 qui a rendu possible la construction européenne, et une paix garantie par le bouclier américain de l’OTAN. L’Europe n’a d’ailleurs pas empêché la guerre civile en Yougoslavie, en Ukraine, et n’empêche pas les tensions opposant la Hongrie et ses voisins, sur la question des minorités hongroises que Budapest veut à terme réintégrer.

Le problème est que l’OTAN n’est pas une alliance équitable. Elle est dans les faits l’instrument de la politique étrangère américaine, qui ne coïncide pas forcément pas les intérêts européens. L’OTAN s’est jetée sur la Serbie lors de la guerre du Kosovo en 1999. Elle a été la colonne vertébrale de la désastreuse intervention en Libye en 2011. Elle poursuit une stratégie de dissuasion anachronique à l’égard de la Russie, qui empêche des pays comme l’Allemagne et la France d’avoir une relation apaisée avec Moscou, et qui conforte l’ours russe dans sa brutalité dans son voisinage.

Avec l’OTAN, l’Europe ne sera jamais une puissance autonome, « pour se mesurer aux Etats-Unis et aux Chinois », comme on l’entend depuis Maastricht. Surtout tant que les gouvernements européens auront décidé de ne pas exercer leur indépendance à l’égard de Washington (comme la Turquie peut le faire). Mais peut-on lutter contre le tropisme américain de tant de pays européens ? Le Royaume-Uni est fier de sa « relation spéciale » civilisationnelle. La Suède, le Danemark, les Etats baltes, la Pologne : tous ont misé sur les Etats-Unis pour assurer leur défense face à la Russie. Quant à la Belgique et aux Pays-Bas, ils ont délaissé leur armée et confié à Washington leur sécurité extérieure. Nombre de ces Etats ont ainsi préféré faire des économies, et abandonner ce privilège incalculable de la souveraineté militaire. Chez les Belges, ce fut aussi un choix idéologique qui accompagnait la dilution de l’Etat fédéral (et la marginalisation des militaires francophones au profit des flamands). Les attentats de Bruxelles ont pourtant démontré la nécessité d’assurer sa sécurité intérieure, y compris avec l’armée si nécessaire.

Quelle « relance » européenne ?

Nain géopolitique par essence, l’Europe est « réduite » à l’économie et à l’idéologie. Cette dernière est tentée de conclure que malgré un Brexit, ou même grâce à lui, il faut poursuivre vers une union politique et un fédéralisme poussé. C'est la thèse défendue aujourd’hui par Luc de Barochez,dans L’Opinion : pour lui, il faut viser « le processus d’intégration et de construction d’une entité politique cohérente et viable à long terme ». Il estime qu’il faut imiter les « seules unions qui ont vraiment marché dans l’histoire récente (en pariant) dès le départ sur l’intégration fédérale » : l’union des Parlements écossais et anglais de 1707, et les treize Etats d’Amérique en 1787.

Cependant, ces exemples sont inopérants. L'union anglo-écossaise était surtout bâtie sur une alliance politico-religieuse: l'union des protestants anglais et écossais, malgré les violentes dissensions entre presbytériens et anglicans, contre la dynastie catholique des Stuart. La reine est toujours "modératrice" de l'Eglise d'Ecosse. Malgré cette loyauté religieuse envers l'Angleterre (inexistante aujourd'hui, avec l'athéisme de masse en Ecosse), le sentiment national écossais ne s'est jamais éteint. Quant aux Etats-Unis, les pères fondateurs partageaient une histoire très récente (la guerre des colons britanniques contre les Français et les Indiens terminée en 1763) et pensaient, priaient (à peu près) et parlaient de manière identique. Rien de tout cela n'est visible sur ce vieux continent.

Le plus sage serait sans doute de privilégier les partenariats entre Etats au sein même de l’Union, comme la France et le Royaume-Uni l’ont timidement initié sur le plan militaire, tout en conservant un espace de libre-échange économique.

Du sang, de la sueur, des larmes

Le Brexit serait rafraîchissant, avons-nous écrit. Alors que les Français ne votent pas, je mesure l’excitation de nombre de mes compatriotes, qui vivent comme une chape de plomb l’unanimité de leurs élites sur l’Europe, et comme une injustice le traité de Lisbonne de 2007. Certains attendent avec avidité ce coup de pied symbolique dans la fourmilière. Mais la politique n’est pas d’abord la jouissance. C’est la recherche du bien commun. Moins immédiate, plus féconde.

On peut estimer que sur le long terme, la dislocation de l’UE issue du Brexit sera bénéfique pour les peuples européens. Mais sur le court terme, le prix risque d’être élevé. Une conséquence immédiate d’un Brexit serait que l’Ecosse ne veuille déclarer à nouveau son indépendance. Ce qui ouvrira la boîte à pandore de tout ce que l’Europe compte en séparatismes.

L’Irlande du Nord risque également d’être la nouvelle victime collatérale. Le parti Sinn Féin, républicain et « catholique » (cette appellation étant plus sociale que religieuse), a prévenu qu’il proposerait un référendum de réunification avec la République d’Irlande. Ce qui ne manquera pas d’ulcérer ses anciens ennemis « protestants », de souche écossaise et loyaux à Londres. Les tensions qui s’ensuivront de manqueront pas de donner des ailes aux groupes dissidents républicains, qui dénoncent l’embourgeoisement du Sinn Féin et appellent à revenir à la radicalité de la lutte antibritannique. Un peu comme les factions palestiniennes avec le Fatah. Sans oublier qu’un Brexit mettrait en péril les fonds européens qui financent le processus de paix. Toutes choses qui empêcheraient de fêter avec gaieté de cœur un Brexit, s'il venait à passer.

Slogan peint sur un mur de Belfast, dans un quartier loyaliste, appelant au Brexit, verset biblique à l'appui: "Et j'entendis du ciel une autre voix qui disait: Sortez du milieu d'elle, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous n'ayez point de part à ses fléaux" (Apocalypse 18:4)


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